Cosaques zaporogues

Ce billet en guise d’amical salut à la nouvelle initiative de Jan Doets, véritable amoureux de notre belle langue et fondateur du blog d’accueil « Les Cosaques des Frontières » où se retrouvent régulièrement, et avec bonheur, quelques unes des belles plumes de la toile.

Jan, en généreux général cosaque, vient de créer les éditions QazaQ : une isba pour abriter les œuvres littéraires de celles et ceux qui, billet après billet, enchantent par leur talent de plume les pages de son blog. Chacun peut désormais s’y abriter un instant, le temps de télécharger gratuitement les ouvrages de ces beaux auteurs.

Pour en savoir plus : un clic sur un brin d’herbe sèche de la steppe qui s’étale sous ces mots…

Editions QaZaQ

Pour fêter ce « QazaQ-choc, pas de danse d’un nouvel éditeur sans frontières », – ainsi que le créateur définit son entreprise – « Les Perles » se devaient naturellement de faire appel aux artistes :

  • Un peintre attaché aux détails de la scène : Ilya Répine
  • Un poète et sa lumineuse truculence : Guillaume Apollinaire (La chanson du mal-aimé)
  • Un interprète à la gouaille insolente : Léo Ferré
  • Un internaute inspiré, HerbertKhan qui a eu la bonne idée de réaliser et de publier cette vidéo.

Et pour obtenir les détails de l’histoire  des Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie  : Wikipedia

Lou

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Le 6 décembre 1914, un jeune homme de 34 ans, polonais ayant demandé sa naturalisation à l’administration française, s’engage sous les drapeaux. Son nom : Wilhelm Kostrovicky devenu Guillaume Apollinaire.

A partir du début 1915, il entretient avec celle qu’il surnomme Lou, Louise de Coligny-Chatillon, rencontrée quelques mois auparavant à Nice, et dont il est totalement épris, une abondante et impudique correspondance. Moins abondantes et moins enflammées sont les réponses de Lou, « indomptable au sang bleu » – comme la qualifie Michel Décaudin dans sa préface chez « Poésies/Gallimard. Insaisissable et intrigante  elle ne nourrit pas à l’égard de cet amant passionné le même zèle amoureux, tant s’en faut.

Cet amour se résoudra à sa fulgurance : en mars 1915 les amants conviennent de se séparer. non sans se promettre de rester des amis…

De cette passion il nous reste le trésor poétique que constitue ce recueil, « Poèmes à Lou », regroupant les parties en vers de cette correspondance amoureuse qui, lorsqu’elle fut rassemblée en 1947, avait été intitulée « Ombre de mon amour ».

Lou - Louise de Coligny-Chatillon

Lou – Louise de Coligny-Chatillon

Même fasciné par l’esthétique de la guerre qu’il vit aux premières loges, l’artilleur Apollinaire ressent ce profond besoin de demeurer poète malgré les souffrances et les horreurs des combats. Cette correspondance lui en donne l’occasion, et, utilisant avec facilité les multiples facettes de son art, le réinventant parfois, le poète glisse, comme sur une houle souple, du vers à la prose.

Voilà déjà longtemps que Jean-Louis Trintignant ne manque pas une opportunité de servir le poète, et de nous faire partager ses vers et ses émois.

Ne boudons pas notre plaisir :

« 33 sonnets composés au secret »

CassouSonnets« Bois cette tasse de ténèbres, et puis dors. » (VII)

« En ce temps là la France était un radeau à la dérive, emportant des naufragés… » (François La Colère – Préface de « 33 sonnets composés au secret » de Jean Noir)

Le 12 décembre 1941, alors que tous les membres de son réseau de résistance ont été arrêtés, Jean Cassou est mis au secret à la prison de Furgole, près de Toulouse. Plongé dans un total isolement, sans lecture aucune, sans aucun moyen d’écriture, il ne lui reste pour tromper son désespoir que la mémoire des poètes qui l’accompagnent depuis toujours, et sur lesquels il a déjà tant écrit dans ses chroniques des « Nouvelles littéraires ». Verlaine, Nerval, Rilke, Baudelaire et Machado, entre autres, partagent sa paillasse.

Il les rejoint dans l’écriture, mais sans écriture. Il choisit, pour aider sa mémoire, la forme du sonnet, et compose mentalement des poésies dans lesquelles se cachent à peine ses maîtres et leur inspiration. « 33 sonnets composés au secret » seront ainsi mémorisés et publiés en 1944 par les « Editions de minuit », sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface – « chaleureuse et généreuse », selon les mots mêmes de Cassousignée François La Colère, pseudonyme d’Aragon. (Les temps étaient encore trop peu sûrs pour que s’affichât librement une signature).

Dès le premier sonnet déjà nous voilà invités chez Paul Valery,  à « Glisser sur la barque funèbre » de la « Jeune Parque ».

Sonnet  I

La barque funéraire est, parmi les étoiles,
longue comme le songe et glisse sans voilure,
et le regard du voyageur horizontal
s’étale, nénuphar, au fil de l’aventure.

Cette nuit, vais-je enfin tenter le jeu royal,
renverser dans mes bras le fleuve qui murmure,
et me dresser, dans ce contour d’un linceul pâle,
comme une tour qui croule aux bords des sépultures?

L’opacité, déjà, où je passe frissonne,
et comme si son nom était encor Personne,
tout mon cadavre en moi tressaille sous ses liens.

Je sens me parcourir et me ressusciter,
de mon front magnétique à la proue de mes pieds,
un cri silencieux, comme une âme de chien.

Le sonnet VI, s’adressant à ses camarades emprisonnés, amplifie la voix unique du poète et lui confère une dimension multiple ; son identité se remplit de toutes les autres qui lui sont voisines, et dont il est tenu à l’écart.

Sonnet VI

À mes camarades de prison

Bruits lointains de la vie, divinités secrètes,
trompe d’auto, cris des enfants à la sortie,
carillon du salut à la veille des fêtes,
voiture aveugle se perdant à l’infini,

rumeurs cachées aux plis des épaisseurs muettes,
quels génies autres que l’infortune et la nuit,
auraient su me conduire à l’abîme où vous êtes ?
Et je touche à tâtons vos visages amis.

Pour mériter l’accueil d’aussi profonds mystères
je me suis dépouillé de toute ma lumière :
la lumière aussitôt se cueille dans vos voix.

Laissez-moi maintenant repasser la poterne
et remonter, portant ces reflets noirs en moi,
fleurs d’un ciel inversé, astres de ma caverne.

Avec le sonnet XXXI, on rejoint volontiers et définitivement le propos d’Aragon alias François La Colère : « le poème est pour lui l’effort surhumain d’être encore un homme, d’atteindre à ces régions de l’esprit et du cœur que tout autour de lui nie et diffame. »… « Le sonnet est pour lui la riposte ».

Sonnet XXXI

Qu’il soit au moins permis à cette lyre obscure,
consternée sous la croix brouillée des galeries
De relever, dans un éclair, sa voix meurtrie
et de t’apercevoir, bel athlète futur.

Glaive sur l’escalier des monstres assoupis !
Père du long matin, fils de la pourriture,
c’est toi qui briseras les os et les jointures
de ce double accroché comme une maladie

à des corps déjà lourds à traîner dans les veilles,
mais désormais joyeux de vomir le sommeil.
Les yeux ne voudront plus dormir. Midi sans trêve

arrachera leur ombre aux pieds des messagers.
Oh ! ce soir soit pour nous le dernier soir tombé,
et puisqu’il faut rêver, rêvons la mort des rêves.

Jean Cassou, présentant son recueil de sonnets, écrivait en 1962 cette phrase qui suffirait à elle seule à exprimer la dimension de cet homme :

« Selon un mot célèbre, il n’est de poésie que de circonstances. Celles où j’ai composé ces sonnets sont sans doute les meilleures qui se puissent trouver pour fournir à un poète une expérience essentiellement pure et complète de la création poétique. » 

Biographie sommaire :

Jean-Cassou (1897-1986)

Jean-Cassou (1897-1986)

Né en Espagne, près de Bilbao, dans les derniers soubresauts du XIXème siècle, il  se retrouve dès l’âge de seize ans orphelin de son père, ingénieur des Arts et Manufactures, et doit subvenir aux besoins de sa famille tout en continuant ses études. Après ses années de lycée, il prépare en 1917-1918, une licence d’espagnol à la Sorbonne, assurant en même temps la fonction de maître d’études au lycée de Bayonne. Les conseils de révision l’ayant ajourné, il ne sera pas mobilisé pour la Grande Guerre.

Il se passionne pour l’art moderne et participe à des revues littéraires comme le Mercure de France, ayant au préalable occupé un temps la fonction de secrétaire de Pierre Louÿs. Devenu en 1932 Inspecteur des monuments historiques, il rejoint les intellectuels antifascistes de l’époque. En 1936, il sera membre du ministère de l’Éducation Nationale.

Après sa mobilisation en 1939, il devient conservateur adjoint du Musée d’Art Moderne de Paris. En 1940, la pression allemande s’intensifiant, on le charge de la sauvegarde du patrimoine national. L’annonce de l’Armistice en juin 1940 par Pétain le conduit aussitôt à résister. Vichy le révoque, et commence alors son engagement actif dans la résistance, en compagnie de nombreux amis.

En 1941, après avoir évité à plusieurs reprises la Gestapo, il finit par être arrêté et condamné à la prison en région toulousaine. Il utilisera ce temps à composer « par cœur » ses fameux « 33 sonnets ».

Il sera nommé par De Gaulle, « Compagnon de la Libération » et deviendra dès 1945 Conservateur en chef du futur Musée d’Art moderne, poste qu’il occupera pendant vingt ans avec une particulière détermination pour intégrer les œuvres modernes dans leur époque. Il n’a cessé d’être considéré comme une autorité majeure dans le monde de l’art moderne, auteur d’ouvrages tels que : « Situation de l’art moderne » (1950), « Panorama des arts plastiques contemporains » (1960), « La Création des mondes » (1971).

Si le romancier et l’essayiste ont été fort bien accueillis, c’est sans doute le poète que la postérité littéraire mettra en avant, Jean Cassou s’étant inscrit dans la lignée des Max Jacob, Apollinaire ou Milosz. Comme eux, « il a perçu dans la poésie la réponse la plus pertinente aux appels de la vie. »

Président du Comité national des Écrivains en 1956, Jean Cassou devient également membre de l’Académie Royale de Belgique en 1964. Longue est la liste de ses mérites, titres et honneurs rendus.

Jean Cassou-Buste Toulouse

« Sous le pont Mirabeau… »

Pont Mirabeau - plaque

Pont Mirabeau – plaque

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

                                                                  Guillaume Apollinaire (« Alcools » – 1913)

Illustration musicale : « Georgia » – Charles Lloyd (saxophone)