Autoportrait au lied

A mes amis qui pourraient bien me croire mort.

Il est des moments de l’existence où l’on ressent un impérieux besoin de mourir au monde.

  • Parfois, et plutôt rarement, parce que gagné par un puissant sentiment de plénitude, on aspire très profondément à se pelotonner dans une bulle hermétique dont on voudrait qu’elle ait pour vertu essentielle de préserver éternellement cette sensation euphorisante d’absolue possession de soi-même. Optimisme triste.
  • Parfois, pessimisme à peine souriant, parce que, pour échapper à l’imbécillité des hommes, s’éloigner des injustices et des hypocrisies dont ils ne peuvent se départir, on choisit l’attitude – aux effets sans doute illusoires – de se calfeutrer dans sa carapace de misanthropie, le temps au moins de se convaincre de la quitter une fois encore ; provisoirement.

Dans l’un et l’autre cas, ni cet éloignement salutaire, ni ce silence soudain, ne sont compris de ceux – ou celles – qui se sont habitués aux formes explicites de notre affection, à notre disponibilité et à notre volubilité. D’aucuns nous en tiendraient rigueur, d’autres en prendraient ombrage. Et aucune explication ne saurait leur parvenir de notre part, et pour cause… la mort n’a pas coutume de s’épancher.

Peut-être faut-il alors, pour que leur parvienne depuis notre île lointaine un témoignage de notre sincère et constante amitié, confier aux artistes dont la sensibilité nous touche le plus, le soin de nous représenter. Si ce sont des poètes et des musiciens, l’universalité de leur langage nous offrira les meilleures chances de nous faire comprendre, ou tout au moins entendre. Mais en tout cas nous aurons éprouvé cette immense satisfaction égoïste et rassurante de trouver dans les œuvres des plus grands une parfaite et humble résonance à nos propres états d’âme.

Puissent mes amis recevoir au travers de ce billet, comme un salut discret mais chaleureux, l’assurance qu’ils ne sont ni oubliés, ni méprisés au fond de mes silences.

Pour eux, en guise d’autoportrait musical, ce que je crois être le plus beau chant que Mahler ait pu un jour composer. Tout y est enveloppé dans une aura de sérénité accomplie ; l’âme s’y déploie comme un frisson sur l’onde pacifique, dans une immobilité mystique, transcendante. De la lenteur recueillie de ce chant émane une intense émotion, bouleversante, céleste. La voix qui l’entonne sera d’autant plus belle qu’elle laissera entrevoir l’inéluctable part de noirceur mélancolique de l’âme dont elle se fait l’écho.

Ich leb’ allein in meinem Himmel,
In meinem Lieben, in meinem Lied!

Je vis solitaire dans mon ciel,
dans mon amour, dans mon chant.

 « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Je me suis retiré du monde) est l’un des 5 lieder du cycle des « Rückert Lieder » composés par Gustav Mahler au tout début des années 1900, dans sa nouvelle maison de Maïernigg, entre lac et forêt, à cette époque heureuse où commence pour lui une nouvelle vie avec la jeune et brillante Alma qu’il vient d’épouser.

Après l’avoir composé, Mahler a dit de ce lied : « C’est moi-même ! »

Amis, – ceux qui me croient mort et tous ceux, récents, qui passez quelquefois ici prendre mon pouls – permettez-moi l’outrecuidance de le dire également en vous offrant ces quelques minutes d’apesanteur.

Pour l’emprunt prétentieux, je finirai bien par m’arranger avec Mahler… Nous nous fréquentons beaucoup ces temps-ci.

Ich bin der Welt abhanden gekommen,
Mit der ich sonst viele Zeit verdorben,
Sie hat so lange nichts von mir vernommen,
Sie mag wohl glauben, ich sei gestorben!

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
Ob sie mich für gestorben hält,
Ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
Denn wirklich bin ich gestorben der Welt.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
Und ruh’ in einem stillen Gebiet!
Ich leb’ allein in meinem Himmel,
In meinem Lieben, in meinem Lied!

 ∞

Me voilà coupé du monde
dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,
il peut bien croire que je suis mort !

Et peu importe, à vrai dire,
si je passe pour mort à ses yeux.
Et je n’ai rien à y redire,
car il est vrai que je suis mort au monde.

Je suis mort au monde et à son tumulte
et je repose dans un coin tranquille.
Je vis solitaire dans mon ciel,
dans mon amour, dans mon chant.

Sacré Cicéron!

 J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. Baudelaire

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
Baudelaire

Quand parfois – comme c’est souvent le cas chez nos bons soignants – le temps d’une attente obligée s’éternise, plutôt que de pester contre le monde entier – ce qui ne change rien à l’affaire – je préfère, pour m ‘occuper, fouiller les vieux tiroirs mal rangés de ma mémoire. J’y trouve toujours une vieille lettre jamais décachetée, un stylo à qui j’ai coupé la parole, un sourire qui en dit long, une larme qui n’en dit plus assez, un souvenir d’enfance venu d’une planète disparue.

Cet après-midi là, dans le tiroir que je venais d’ouvrir, j’avisais une vieille règle en bois roux toute tachée d’encre, appuyée contre un ancien portefeuille en retraite. A peine l’avais-je touchée qu’elle se redressa de quelques centimètres pour aussitôt s’abattre à plat sur un bureau de ce même vieux bois, dans un claquement sinistre. La classe en fut pétrifiée. De sa chaise versée en arrière, en équilibre instable sur ses postérieurs – pourrait-on dire – notre professeur de lettres – qui aurait pu remplacer sans peine et au pied levé Jacques Tati dans « Monsieur Hulot », imperméable et chapeau compris – aboya, en écho au fracas précédent, quelques remontrances en direction des bavards dont j’étais. Et c’est à moi qu’il demanda de lui rappeler les paroles qui étaient les siennes avant ce coup de tonnerre.

Eh bien, me croira qui voudra, les joues en feu, le cœur au galop, et la voix vacillante, je  lui racontais à mon tour, et bien maladroitement, certes, cette anecdote qu’il évoquait pour nous expliquer les formes de l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Si le souvenir de l’évènement n’a rien d’original, l’anecdote latine, elle, est plutôt croustillante. Elle est attribuée à Cicéron :

Ciceron

Cicéron, grand avocat romain du dernier siècle avant Jésus Christ, orateur admirable, et modèle de la littérature antique classique, devait à sa vie publique un certain nombre de fâcheries avec les membres de son entourage politique. (Les siècles n’ont pas changé les hommes!)

Un jour, un de ses proches, déçu par les engagements de Cicéron, décide de quitter Rome. Il souhaite, avant de partir, le faire savoir à son ex-ami et tient, du même coup, à lui signifier son mépris. Il choisit donc de lui faire porter un message qu’il veut à dessein le plus court possible. Il écrit :

 » eo «  (Je m’en vais)

Il ne signe pas et demande à son valet de porter le billet.

Cicéron le reçoit quelques minutes plus tard, et voulant à la fois marquer sa dédaigneuse inimitié et garder orgueilleusement le privilège du dernier mot, il choisit lui aussi la réponse la plus courte, bien plus méprisante que le silence. Sur le même billet qu’il rend au même valet, il écrit :

 » i «  (va).

Je n’ai jamais oublié l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Ite missa est!

Le mot

Victor Hugo1

Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites !

Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes ;

TOUT, la haine et le deuil !

Et ne m’objectez pas que vos amis sont sûrs

Et que vous parlez bas.

Écoutez bien ceci :

Tête-à-tête, en pantoufle,

Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,

Vous dites à l’oreille du plus mystérieux

De vos amis de cœur ou si vous aimez mieux,

Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,

Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,

Un mot désagréable à quelque individu.

Ce MOT — que vous croyez qu’on n’a pas entendu,

Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre —

Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre ;

Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin ;

Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,

De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;

Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle !

Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera ;

Il suit le quai, franchit la place, et cætera

Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,

Et va, tout à travers un dédale de rues,

Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.

Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,

Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,

Entre, arrive et railleur, regardant l’homme en face

Dit : « Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel. »

Et c’est fait ! Vous avez un ennemi mortel.