C’est le printemps ! Portugal

Quand on chante le printemps, le soir, dans les ruelles étroites de l’Alfama, ce très vieux quartier de Lisbonne, on ne pousse pas la chansonnette qui salue le retour et les joies des beaux jours. Oh non ! On chante, mélancolique, la nostalgie des amours perdues, les peines et les souffrances de l’âme. On chante la  » saudade « .

Les cordes des guitares sont faites de chair humaine et vibrent aux larmes, comme des cœurs meurtris ; la voix, long lamento venu du plus profond des entrailles, envoie quelques lambeaux d’espérance à l’âme qui s’enténèbre et qui crie sa douleur.

Là-bas, on chante le  » Fado  » !

Tout cet amour qui nous souda
Comme s’il était de cire
Se brisait et se défaisait.
Aïe funeste printemps
Nous aurions vraiment dû
Mourir ce jour-là.

J’étais tellement condamnée
À vivre seule avec mes larmes
À vivre, à vivre sans toi.
Vivre sans jamais oublier
Cet enchantement
Que ce jour-là j’ai perdu.

Le pain dur de la solitude
C’est seulement ce que l’on nous donne
Ce que l’on nous donne à manger.
Qu’importe que mon cœur
Dise oui ou dise non
S’il continue à vivre.

Tout cet amour qui nous souda
S’il se brisait, se défaisait,
En terreur se convertissait.
Que personne ne me parle du printemps
Ah si seulement, nous étions
Morts ce jour-là !

(Traduction approximative)

Dans chaque Fado, une larme pour la grande et inoubliable Amalia Rodrigues.

Se perdre dans le mouvement

Se perdre dans la précision du mouvement infiniment maitrisé pour transcender sa réalité et pénétrer, explorateur libre de tout préjugé, dans le royaume de son propre imaginaire.

Seuls, me semble-t-il, les arts qui exigent du corps humain cet engagement total de chacun de ses composants les plus infimes dans une impérative et rigoureuse union coordonnée avec tous les autres, peuvent permettre une véritable échappée transcendante, un instant au moins, vers l’incommensurable au-delà de soi-même.

Aucun corps ne saurait franchir aussi loin ses limites sans la puissance magnifiée de la volonté qui l’exhorte, sans l’ordre supérieur de l’esprit qui le conduit.

Mais aucun esprit ne serait en mesure de s’ouvrir grand à cet ailleurs dénué de frontières qu’est l’imaginaire, sans avoir au préalable épuisé les limites du corps qui l’enferme.

La danse comme un des chemins vers la véritable beauté de l’âme : sa liberté ?

La réalité regagne toujours ses droits, et le danseur son théâtre.

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Elle se perd dans le mouvement : Heather Ogden

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Il se perd dans le mouvement : Guillaume Coté

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Le chant des esprits sur les eaux

C’est par le chemin de Staubbach, dans l’Oberland bernois, où gronde sans cesse la chute tumultueuse des eaux de la montagne, que j’ai rejoint aujourd’hui « Les cosaques des frontières ».

Alors que je faisais là une longue halte pour m’enivrer de ces splendeurs, comme Goethe, quelques siècles plus tôt, j’entendis, moi aussi, le chœur des esprits des eaux. Ils me parlaient des hommes, de leur âme, de leur destinée. Ils chantaient le poème qu’ils avaient jadis inspiré au Maître de Weimar ; Schubert en avait composé la  musique.

J’étais sous le charme, envoûté.

De cet envoûtement, en valeureux cosaque, je fis mon butin. En fidèle compagnon, je me devais au plaisir de le partager.

Votre part vous attend au « Fort Bastiani« , le repaire des « cosaques » :

Pour abaisser le pont-levis, cliquez sur le titre ci-dessous :

« Gesang der Geister über den Wassern »

(Chant des esprits au-dessus des eaux)

Exister sans vivre?

Victor Hugo

Victor Hugo (1802-1885)

Comédienne : Anaïs Gabay

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front.
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plèbe, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhovah,
Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

                                                                                Victor Hugo (Châtiments)

Les hommes sensibles

Les hommes doués d’une sensibilité excessive, jouissent plus et souffrent plus que les natures moyennes et modérées.
J’ai participé à ces excès d’impressions, dans la mesure de mon organisation.
Ceux qui sentent plus, expriment plus aussi. Ils sont éloquents, ou poètes.
Leurs organes paraissent faits d’une matière plus fragile mais plus sonore que le reste de l’argile humaine.
Les coups que la douleur y frappe y résonnent et propagent leurs vibrations dans l’âme des autres.
La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du cœur.
La vie des hommes sensibles est un cri.
La vie du poète est un chant.

A. De Lamartine

Musique : Mozart – « Marche turque » – Arrangement & interprétation Arcadi Volodos

Duende

« Être flamenco c’est avoir une autre chair, une autre âme, d’autres passions, une autre peau ; c’est avoir une autre vision du monde, c’est posséder le destin dans la conscience, la musique dans les nerfs, la fierté dans l’indépendance, la joie dans les larmes ; c’est la peine, la vie et l’amour porteurs d’ombres. Être flamenco c’est haïr la routine castratrice ; c’est enfin s’imbiber dans le cante, dans le vin et dans les baisers.»    Tomas Borras

Estrella Morente et Juan Habichuela

 

« Son triomphe était le flamenco. Quelle danse, Monsieur ! Quelle tragédie ! C’est toute la passion en trois actes : désir, séduction, jouissance ».   Pierre Louÿs – « La femme et le pantin »

Ton souvenir

Si l’on me demandait ce matin la couleur de mon âme, je répondrais « couleur mélancolie ». Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas ce gris sombre de la tristesse et du désespoir, qui alourdit de sa noirceur le fardeau des jours . Non! C’est plutôt le gris blanchâtre d’un ciel d’hiver, légèrement éclairé par la pâleur d’un soleil timide au point de se dissimuler derrière le voilage. Le gris lointain d’un souvenir aux contours déjà effacés. Le gris des images douces de ce tendre poème d’Albert Samain,  interprété et illustré ici avec autant de justesse que de sensibilité. Preuve, s’il était besoin, que mélancolie n’est pas tristesse… Mais seulement nostalgie, désir de « ressusciter l’écho presque religieux d’un ancien baiser attardé sur ses yeux ».

Merci Madame Christine M. pour ce délicieux moment que je vous dois.

Ton Souvenir est comme un livre bien-aimé,
Qu’on lit sans cesse et qui jamais n’est refermé,
Un livre où l’on vit mieux sa vie et qui vous hante
D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux,
Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux,
Ciseler avec l’art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres..

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi
Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi.
Dire, oh surtout! Tes yeux doux et tièdes parfois
Comme une après-midi d’automne dans les bois.

De l’heure la plus chère enchâsser la relique,
Et, sur le piano, tel soir mélancolique,
Ressusciter l’écho presque religieux
D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.