La nuit 17 – Gaspard de la nuit / SCARBO

Gnome

Gnome

SCARBO

Il regarda sous le lit, dans la cheminée, dans le bahut ; — personne. Il ne put comprendre par où il s’était introduit, par où il s’était évadé.
Hoffmann. — Contes nocturnes.

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Oh ! que de fois je l’ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu’à minuit la lune brille dans le ciel comme un écu d’argent sur une bannière d’azur semée d’abeilles d’or !

Que de fois j’ai entendu bourdonner son rire dans l’ombre de mon alcôve, et grincer son ongle sur la soie des courtines de mon lit !

Que de fois je l’ai vu descendre du plancher, pirouetter sur un pied et rouler par la chambre comme le fuseau tombé de la quenouille d’une sorcière !

Le croyais-je alors évanoui ? le nain grandissait entre la lune et moi comme le clocher d’une cathédrale gothique, un grelot d’or en branle à son bonnet pointu !

Mais bientôt son corps bleuissait, diaphane comme la cire d’une bougie, son visage blêmissait comme la cire d’un lumignon, — et soudain il s’éteignait.

Aloysius Bertrand –  » Gaspard de la nuit «  (version 1920)

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La nuit 17 – Gaspard de la nuit / LE GIBET

Albert Besnard - Le pendu 1873 - Eau-forte

Albert Besnard – Le pendu 1873 – Eau-forte

LE GIBET

Que vois-je remuer autour de ce gibet ?
Faust.

 

Ah ! ce que j’entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire ?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois ?

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallali ?

Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve ?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé ?

C’est la cloche qui tinte aux murs d’une ville, sous l’horizon, et la carcasse d’un pendu que rougit le soleil couchant.

Aloysius Bertrand –  » Gaspard de la nuit «  (version 1920)

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La nuit 17 – Gaspard de la nuit / ONDINE

Gaston Bussière - Nymphe des eaux

Gaston Bussière – Nymphe des eaux

ONDINE

.   .   .   .   .   .   .   .   Je croyais entendre
Une vague harmonie enchanter mon sommeil,
Et près de moi s’épandre un murmure pareil
Aux chants entrecoupés d’une voix triste et tendre.
Ch. BrugnotLes deux Génies.

 

— « Écoute ! — Écoute ! — C’est moi, c’est Ondine qui frôle de ces gouttes d’eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.

« Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l’air.

« Écoute ! — Écoute ! — Mon père bat l’eau coassante d’une branche d’aulne verte, et mes sœurs caressent de leurs bras d’écume les fraîches îles d’herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et barbu qui pêche à la ligne. »

Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt, pour être l’époux d’une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour être le roi des lacs.

Et comme je lui répondais que j’aimais une mortelle, boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.

Aloysius Bertrand –  » Gaspard de la nuit «  (version 1920)

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La nuit 17 – Gaspard de la nuit

Aloysius Bertrand  (Ceva, Italie 1807 - Dijon 1841)

Aloysius Bertrand
(Ceva, Italie 1807 – Dijon 1841)

Que serait Aloysius Bertrand dans nos mémoires devenu sans Maurice Ravel et son génie diabolique de la musique ?

Il est vrai qu’on doit à ce poète très tôt disparu, grâce à son seul ouvrage,  » Gaspard de la nuit «  , publié après sa mort, d’avoir encouragé Baudelaire à aborder, avec le succès que l’on connait, le genre nouveau du poème en prose et plus tard d’avoir servi de source inspiratrice à André Breton et à tout le mouvement surréaliste.

Il n’est toutefois pas certain que ce prestige littéraire posthume, même augmenté de l’admiration de Mallarmé et de Max Jacob, aurait suffi à lui seul à projeter l’œuvre loin du parvis des bibliothèques et à attirer l’attention de la postérité de l’auteur vers cette poésie romantique noire, « condensée et précieuse » – selon l’expression de Mallarmé – qu’il nous offre et dont Gérard de Nerval s’était fait le chantre en son temps.

Comme il aurait été dommage, pourtant, que ces  » Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot « , selon le sous-titre qu’a donné à son recueil Louis Bertrand lui-même, ne fussent pas parvenues jusqu’à nous. Car alors nous aurions été privés du charme à la fois romantique et gothique de la représentation des visions intérieures du poète sur fond de Moyen-Âge ; petits tableaux ésotériques, voire parfois diaboliques, brossés avec finesse, qui entrainent le lecteur dans les pénombres crépusculaires de l’univers magique et secret des gnomes, fées, sylphides et autres troublants alchimistes.

Nous n’aurions pas pu apprécier non plus le poids des silences et la profondeur des ombres qui s’installent entre les lignes du recueil et qui en disent souvent autant, sinon plus parfois, que les ciselures de la phrase et les joyaux du verbe. – Le pianiste Vlado Perlemuter, grand interprète de Ravel, n’avait-il pas qualifié Bertrand d’  » orfèvre des mots «  ?

Par bonheur donc,  et pour la littérature, et pour la musique, le recueil a séduit le compositeur Maurice Ravel. L’exceptionnelle qualité  de ses œuvres et sa très grande notoriété ont sans aucun doute aidé  » Gaspard de la nuit «  et son auteur à traverser le temps.

 

Gaspard couverture1

 

Maurice Ravel (1875-1937)

Et c’est peut-être par leur qualité commune d’orfèvre de l’expression artistique que Ravel – surnommé  » l’horloger suisse «  par Stravinsky – rejoint naturellement Bertrand, lorsqu’il découvre, en 1908,  » Gaspard de la nuit «   à l’occasion de la réédition du recueil au Mercure de France. Ravel qui affirmait vouloir  » dire en notes ce que le poète exprime en mots « .

Comment en effet le compositeur, grand magicien des arpèges, des glissandi et des échelles musicales n’aurait-il pas trouvé une juste résonance à son talent dans la prose poétique de Bertrand et l’univers fantastique et hallucinatoire qu’elle dépeint ? Comment aurait-il pu ne pas mettre son art consommé des rythmes et de leur subtile articulation au service de la création et de l’illustration d’une formidable émotion multiforme et polychrome dont le piano serait le vecteur ?

Maurice Ravel choisit trois poèmes dans l’œuvre de Bertrand, Ondine, Le gibet et Scarbo, pour réaliser le triptyque pianistique qui fait toujours frissonner d’effroi les pianistes les plus chevronnés, tant l’interprétation en est difficile et exigeante. Surtout Scarbo. Ravel lui-même s’était déclaré incapable de l’interpréter et en confia l’exécution au pianiste Ricardo Viñes lors de la première représentation en 1909

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I / ONDINE

C’est le mouvement le plus gracieux et le plus délicat. Il commence comme un rêve. La musique arrive d’un ailleurs inconnu nimbant aussitôt l’auditeur de la sereine quiétude d’une nuit étoilée au bord d’un lac apaisé. Voluptueuse liberté de l’eau qui s’écoule, sensualité des reflets multicolores sur le miroir liquide que déforment quelques clapots de vaguelettes, pour accompagner l’appel amoureux d’une naïade qui veut séduire cet humain sur le rivage et l’emmener au fond de son royaume subaquatique.

Tandis qu’il est confronté à la tâche délicate de maintenir continument l’atmosphère onirique du moment et la fluidité de l’ambiance aquatique du lieu, le pianiste doit laisser s’exprimer la mélodie, surimpression sonore qui traduit le discours des personnages. Épreuve difficile !  Ô combien !

Gaston Bussière - Nymphe des eaux

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II / LE GIBET

Tout ici est tristesse et désolation. Un lointain carillon lugubre sonne l’heure sombre propice aux questionnements inquiets. Tout l’art du pianiste réside dans sa capacité à garder son auditeur enveloppé dans une atmosphère d’angoissante monotonie qu’un soleil finissant traverse pour lui confirmer qu’au bout de la corde le pendu est bien mort, désormais exempt de toute émotion.

Albert Besnard - Le pendu 1873 - Eau-forte

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III / SCARBO

C’est le plus célèbre mouvement de ce triptyque, celui-là même qui glace l’échine des interprètes tant il exige d’eux une transcendante virtuosité. Musique frénétique et bizarre qui fait appel à toutes les clés de la musique ou presque, pour rendre l’effet fantasque de ce gnome farfelu qui vient hanter le rêve du dormeur. Il saute, tressaute et sursaute bizarrement, produit des bruits agaçants, disparait et réapparaît sans cesse, suggérant une multitude d’images brèves et fantasques, hallucinations fugitives, dérangeantes, cauchemardesques.

Outre la kyrielle de talents qu’il faut au pianiste pour nous faire croire qu’il est ce gnome hyperactif, coiffé d’un bonnet rouge et pointu, il lui faut encore nécessairement, pour parvenir à l’effet recherché, maîtriser l’art subtil du percussionniste, tant Ravel sollicite ici cette spécificité de l’instrument. C’est à ce prix, terriblement élevé certes, qu’à l’instar de ce nain perturbateur, il  » grandira, entre la lune et [nous], comme le clocher d’une cathédrale gothique.  » Mais pour notre plus grand plaisir !

Gnome

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À suivre : Poème d’Aloysius Bertrand et interprétation choisie du mouvement correspondant composé par Maurice Ravel :

  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / ONDINE
  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / LE GIBET
  • La nuit 17 – Gaspard de la nuit / SCARBO

La nuit 15 – Songe et mensonge

Parfois, dans le trouble embrumé du réveil, les mots se dérobent. Comment dire alors les images du rêve désormais évanoui qui s’affichent, furtives, par à-coups, et qui voudraient encore laisser croire à la douce réalité d’un bonheur, éphémère, dissout dans la nuit passagère qui l’avait créé ?

Seule la musique, dans la quête élégiaque d’un violon, peut raconter le rêve et les émois illusoires façonnés par le songe.

– Cours ! Cours jeune fille à travers la nuit ! Vois comme elle t’a menti !

Gabriel Fauré :  » Après un rêve « – Janine Jansen (violon) & Itamar Golan (piano)

Parfois les mots d’un poète inconnu spontanément s’unissent et se combinent pour raconter l’illusion brisée par le jour revenu.

La mélodie demeure…

Après le rêve, quelle plus belle voix et quelle plus belle diction que celles de Régine Crespin pour le continuer ?

Dans un sommeil que charmait ton image
Je rêvais le bonheur, ardent mirage,
Tes yeux étaient plus doux, ta voix pure et sonore,
Tu rayonnais comme un ciel éclairé par l’aurore ;

Tu m’appelais et je quittais la terre
Pour m’enfuir avec toi vers la lumière,
Les cieux pour nous entr’ouvraient leurs nues,
Splendeurs inconnues, lueurs divines entrevues,

Hélas! Hélas! triste réveil des songes
Je t’appelle, ô nuit, rends moi tes mensonges,
Reviens, reviens radieuse,
Reviens ô nuit mystérieuse!

Poème anonyme italien, adapté par Romain Bussine (1830-1899)

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La nuit 14 – Sans limites

Léon Spilliaert (1881-1946) - Digue de nuit 1908

Léon Spilliaert (1881-1946) – Digue de nuit 1908

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
A la nuit sans limites
A la nuit

Mienne, belle, mienne

Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplit de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fume, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie
sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil
Sous la nuit
La Nuit.

Henri Michaux (in  » Plume précédé de Lointain intérieur  » 1938)

Michaux - Plume

La nuit 13 – De plus loin que la nuit…

Edvard Munch -nuit étoilee-1922 - Musée Oslo

Edvard Munch – Nuit étoilee – 1922 – (Musée Oslo)

La nuit

Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
A pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d’écume issus de l’eau dormante

Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
S’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
Et les jambes mêlées au fuseau des saisons
Veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
A pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeau glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige

Claude Roy

La nuit 12 – Éteindre la lumière

 » Le temps de la poésie est un temps vertical  »  (Gaston Bachelard)

Robert Juarroz (1925-1995)

Robert Juarroz (1925-1995)

Éteindre la lumière, chaque nuit,
est comme un rite d’initiation :
s’ouvrir au corps de l’ombre,
revenir au cycle d’un apprentissage toujours remis :
se rappeler que toute lumière
est une enclave transitoire.

Dans l’ombre, par exemple,
les noms qui nous servent dans la lumière n’ont plus cours.
Il faut les remplacer un à un.
Et plus tard effacer tous les noms.
Et même finir par changer tout le langage
et articuler le langage de l’ombre.

Éteindre la lumière, chaque nuit,
rend notre identité honteuse,
broie son grain de moutarde
dans l’implacable mortier de l’ombre.

Comment éteindre chaque chose ?
Comment éteindre chaque homme ?
Comment éteindre ?

Éteindre la lumière, chaque nuit,
nous fait palper les parois de toutes les tombes.
Notre main ne réussit alors
qu’à s’agripper à une autre main.
Ou, si elle est seule,
elle revient au geste implorant
de raviver l’aumône de la lumière.

Roberto Juarroz – Quinzième poésie verticale

Traduction Jacques Ancet – Ibériques / José Corti – Édition bilingue

Giacometti - Homme qui marche

Alberto Giacometti – Homme qui marche

La nuit 11 – Noctuelles

« Les noctuelles des hangars partent, d’un vol gauche, cravater d’autres poutres. »
Léon-Paul Fargue

Hayami Gyoshu - Danse des flammes 1925

Hayami Gyoshu – Danse des flammes 1925

C’est ce vers de son ami, le poète Léon-Paul Fargue qui inspire à Maurice Ravel la première pièce,  » Noctuelles « , de son recueil impressionniste  » Miroirs « . Chacune des cinq pièces qui le composent sont en effet autant de miroirs tendus par le génial musicien à ses amis « Apaches » *, pour qu’ils se reconnaissent dans le portrait musical qu’il brosse de chacun d’eux.  Portraits tout en reflets et suggestions, signant l’entrée de Ravel dans l’univers de « l’impressionnisme «   que beaucoup ont voulu et veulent encore limiter au seul domaine de la peinture.

* Cercle amical d’artistes parisiens, chacun exerçant un art différent (peintre,chef d’orchestre, compositeur, poète…)  

Lui-même, dans  » Esquisse autobiographique «  en 1928, s’exprimera ainsi sur cette question :

« Les Miroirs forment un recueil de pièces pour le piano qui marquent dans mon évolution harmonique un changement assez considérable pour avoir décontenancé les musiciens les plus accoutumés jusqu’alors à ma manière. […] Le titre des Miroirs a autorisé mes critiques à compter ce recueil parmi les ouvrages qui participent du mouvement dit impressionniste. Je n’y contredis point, si l’on entend parler par analogie. Analogie assez fugitive d’ailleurs, puisque l’impressionnisme ne semble avoir aucun sens précis en dehors de la peinture. Ce mot de miroir en tout état de cause ne doit pas laisser supposer chez moi la volonté d’affirmer une théorie subjectiviste de l’art. »

Dans la nuit chaude de l’été, les noctuelles fuient les ombres inquiétantes. Rassemblées autour de la flamme, elles s’adonnent à une ronde frénétique et fantasque, se précipitant, comme pour un défi téméraire, chacune à son tour, au plus près du foyer au risque de se brûler les ailes. Transe débridée, vol saccadé de ces insectes fous de la lumière, qu’imitent les escalades et désescalades rapides d’arpèges. Les rythmes et les harmonies inhabituels qu’utilise ce Ravel nouveau, maintiennent le mystère de cette ambiance nocturne, dans laquelle on se laisserait volontiers emporté, léger et translucide, sur l’aile d’un papillon de nuit.

 Le papillon de nuit : un jeune et brillant pianiste autrichien : Andreas Donat

La nuit 10 – Il y a toi

Les espaces du sommeil

Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles
du monde et la grandeur et le tragique et le charme.
Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de légende
cachées dans les fourrés.
Il y a toi.
Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de l’assassin
et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère
et celle de la lanterne du chiffonnier.
Il y a toi.
Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays
où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule
et les premiers frissons de l’aube.
Il y a toi.
Un air de piano, un éclat de voix.
Une porte claque. Une horloge.
Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.
Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.
Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.
Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et disparaissent.
Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes apparaissent
et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus.
Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.
Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.
Et l’âme palpable de l’étendue.
Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y a 2 000 ans
et le cri du paon dans des parcs en flamme et des baisers.
Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde
et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.
Il y a toi sans doute que je ne connais pas, que je connais au contraire.
Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser deviner sans y paraître.
Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.
Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en illusion
mais qui n’approches ton visage du mien que mes yeux clos
aussi bien au rêve qu’à la réalité.
Toi qu’en dépit d’une rhétorique facile où le flot meurt sur les plages,
où la corneille vole dans des usines en ruines,
où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb.
Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon esprit plein de métamorphoses
et qui me laisses ton gant quand je baise ta main.
Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de la mer,
des fleuves, des forêts, des villes, des herbes,
des poumons de millions et millions d’êtres.
Dans la nuit il y a les merveilles du monde.
Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le sommeil.
Dans la nuit il y a toi.
Dans le jour aussi.

Robert Desnos  (Recueil  » À la mystérieuse  » –  » 3/ Les espaces du sommeil « )

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Le compositeur polonais Witold Lutoslawski considérant que la langue française correspondait mieux que toute autre, à sa conception de la musique vocale, réalisait en 1963 une œuvre pour chœur et orchestre sur trois poèmes d’Henri Michaux.  En 1975, il choisit de mettre en musique  » Les espaces du sommeil «  de Robert Desnos , et dédia l’œuvre composée pour baryton et orchestre, au grand Dietrich Fischer-Dieskau, baryton de légende.

Voici les deux parties de la belle version enregistrée en 1994 par le chef Esa Pekka Salonen (grand défenseur de la musique du compositeur), avec le Los Angeles Philharmonic et le baryton John Shirley-Quirk, à la diction parfaite.