La nuit 27 – Minuit, l’heure du « blues »

Autour de minuit !

Minuit n’est jamais bien loin quand le « blues » nous emporte. C’est l’heure où tout se vaporise, où tout devient fumée, où tout semble fumeux. Dans ces brouillards insomniaques qui enferment la nuit entre le trop plein des verres d’alcool et les moues blasées d’où s’échappent en nuages bleutés les paresseuses mélancolies, les souvenirs font une ronde triste.

Les dissonances d’un piano nonchalant qui improvise une ballade dans la lumière blafarde répondent en écho à l’heure maussade. Au fond de la boîte de jazz, sur l’estrade, chapeau sur la tête, seul devant le clavier de son vieux Steinway exhibant impudiquement ses tripes de métal, Thelonious Monk joue.

Quelques notes, quelques arpèges, deux ou trois accords, et le silence s’est installé sur chaque tabouret du bar, sur chaque chaise de la salle. Chacun a reconnu cette introduction ; elle annonce les cinq notes inoubliables du standard que l’on tient à écouter les yeux clos pour mieux sentir les vapeurs élégiaques de l’heure caresser son âme :

« ‘Round Midnight ».

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‘Round Midnight, que Thelonious Monk compose à l’âge de 19 ans, au début des années 1940, est, semble-t-il, le standard  le plus joué et le plus enregistré de l’histoire du jazz. Après l’avoir entendu sous ses doigts, plus besoin d’explication à ce succès, n’est-ce pas ? Les versions d’anthologie interprétées par tous les plus grands musiciens de jazz ne manquent évidemment pas à l’appel, et chacun, sur son instrument (guitare, saxophone, piano, basse, voix, trompette etc…) a fait de ces 5 petites notes une merveille de plus.

Quel bonheur d’avoir choisi d’écrire ces quelques lignes ! La trompette de Dizzy Gillepsie et celle de Miles Davis ont réenchanté ma platine, la voix d’Ella est revenue chouchouter mes enceintes, et Jim Hall a même branché sa guitare à mon ampli.

Minuit au jardin des délices !

Je garde cependant une oreille très attendrie – sans doute pour des raisons qui appartiennent en grande mesure à mon histoire – pour deux versions de ce morceau, l’une, délicat velours qui tapisse le cœur, au saxophone ténor par l’immense Sonny Rollins, l’autre, suave, sensuelle, chantée par Sarah Vaughan à son meilleur.

Alors, puisque les billets de ce blog ne sont, au fond, que des pages « publiables » du journal intime que je n’ai jamais entrepris d’écrire, et que Youtube m’offre le pouvoir facile de partager le plaisir de mes vieilles écoutes…

Sonny Rollins  – saxo-ténor (1964)

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Sarah Vaughan (1963)

Autour de minuit

Ça commence à se voir autour de minuit, minuit.
Je m’en sors pas mal jusqu’au coucher du soleil,
Au diner, je me sens triste,
Mais ça devient vraiment mauvais, autour de minuit.

Les souvenirs commencent toujours autour de minuit.
Je n’ai pas le cœur pour faire face à ces souvenirs
Et mon cœur est encore auprès de toi ;
Et ce vieux minuit le sait aussi

Quand après une dispute, on a besoin de se raccommoder.
Est-ce que ça veut dire que notre amour se finit ?
Chéri, j’ai besoin de toi, ces derniers temps, je trouve,
Tu es sorti de mon cœur et je perds la tête.

Laissons nos cœurs prendre leurs vols autour de minuit, minuit.
Laissons les anges chanter pour ton retour
Jusqu’à ce que notre amour soit sauvé.
Alors, que ce vieux minuit vienne à son tour.

Être triste devient vraiment mauvais
Autour, autour, autour de minuit.

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Autour de minuit afficheQuand on parle jazz aux environs de minuit, on ne peut manquer d’avoir une pensée pour le film que Bertrand Tavernier a réalisé en 1986, en hommage à ces musiciens que le cinéma américain avait un peu trop négligés à l’époque.

Le film, inspiré par la vie de Lester Young – formidable et excentrique saxophoniste de la première moitié du XXème siècle – raconte l’histoire d’un prodigieux saxophoniste de jazz qui a connu la gloire quinze ans plus tôt, et qui revient à Paris dans l’espoir de retrouver ses amis et son prestigieux passé. Mais il ne trouve que pauvreté et solitude et choisit de les noyer dans l’alcool. Une rencontre fortuite va cependant éclairer sa vie : Francis, un jeune dessinateur passionné de jazz et qui admirait tant jadis le musicien, le reconnaît. Une réelle amitié prend forme entre les deux hommes et Francis est tout décidé à aider Dale Turner – c’est le nom du saxophoniste et personnage central du film – à se reconstruire autour de la musique. Mais la déchéance finira hélas par gagner, conduisant Dale à la mort.

Francis est interprété par un jeune François Cluzet et c’est le saxophoniste Dexter Gordon qui joue brillamment, avec une justesse de ton exemplaire, le rôle de Dale Turner. Pas étonnant qu’il ait été nommé en 1987, aux Césars et aux Golden Globes, dans la catégorie « Meilleur acteur ».

Pour ce qui est de la musique du film, les jurés des Césars comme leurs homologues des Oscars, cette même année 1987, ont couronné comme il le mérite le compositeur et pianiste de jazz Herbie Hancock à qui Bertrand Tavernier avait confié les partitions.

Dexter Gordon Francois Cluzet

La nuit 25 – Minuit : l’heure du crime

« Minuit, l’heure du crime »

Ça sonne vieillot, n’est-ce pas ? A notre époque où, depuis longtemps déjà, le crime ne se préoccupe plus ni du lieu, ni de l’heure, ni même parfois de la victime elle-même. Enfantin, à coup sûr, car l’expression nous renvoie à ce passé heureux où, évènement exceptionnel, le crime flattait la voix des crieurs de journaux et dardait la plume des romanciers de série noire.

Combien de fois avons-nous frissonné au fond de nos draps en entendant sonner les douze coups venus d’un lointain clocher percer le noir mystérieux de nos chambres d’enfants ? Le poète la connaissait bien cette peur puérile, au point de se jouer de nous, sans méchanceté aucune, avec un large sourire de grand-père malicieux.

Oh, ne l’avons-nous pas tous apprise, jadis, cette poésie de Maurice Carême ? Retournons-nous un instant… Rappelons-nous…

L’heure du crime

Minuit. Voici l’heure du crime.
Sortant d’une chambre voisine,
Un homme surgit dans le noir.

Il ôte ses souliers,
S’approche de l’armoire
Sur la pointe des pieds
Et saisit un couteau

Dont l’acier luit, bien aiguisé.
Puis, masquant ses yeux de fouine
Avec un pan de son manteau,
Il pénètre dans la cuisine
Et, d’un seul coup, comme un bourreau
Avant que ne crie la victime,
Ouvre le cœur d’un artichaut.

Maurice Carême

Le réalisateur Patrick Chiuzzi l’a illustrée dans un court métrage en noir-et blanc, style polar d’antan, à l’occasion d’une série de films éducatifs :

Coup de fouet… Encore !

Non ! Il ne faudrait surtout pas imaginer à partir d’un tel titre une quelconque névrose sado-masochiste de l’auteur – qui en compte tellement d’autres…  Et pour éviter la mauvaise interprétation, traduisons vite l’expression coup de fouet en anglais : whiplash.

Les cinéphiles sourient déjà ; certains même ne peuvent retenir leur pied droit qui frétille au rythme du boogie-woogie endiablé qu’ils commencent à fredonner. Car c’est de jazz dont il est ici question, et de cinéma.

WHIPLASH, c’est d’abord le titre d’un morceau de jazz de Hank Levy, saxophoniste et compositeur américain décédé en 2001. Et c’est aussi le titre du film très récent de Damien Chazelle, qui met en scène autour de cette musique, entre autres, deux passionnés de jazz à la recherche de l’excellence, le maître et son élève, dans une relation de type « je t’admire et je te déteste », « tu me fascines et je te hais ».

La critique dans son ensemble ayant utilisé tous les adjectifs dithyrambiques du dictionnaire, ce billet ne sera donc qu’une redite. 

Whiplash afficheAndrew (Miles Teller), un jeune batteur surdoué, en première année de formation au conservatoire de Manhattan rêve de devenir le nouveau Buddy Rich. Le redoutable et très exigeant professeur Terence Fletcher (J.K. Simmons), toujours à la recherche de talents originaux pour l’orchestre de l’école, le remarque et l’intègre dans son groupe de musiciens brillants. Fletcher, convaincu qu’Andrew fait partie de la race des grands, et persuadé que la perversité et l’humiliation constituent de réelles vertus pédagogiques, va déployer tout ce qu’il possède en lui de férocité pour pousser son élève à se transcender. Il justifie cette attitude par sa croyance en la légende du célèbre Charlie Parker selon laquelle ce saxophoniste génial ne serait jamais devenu le « Bird » s’il n’avait pas reçu en pleine figure pour prix de son mauvais jeu d’un soir une cymbale qui aurait pu le blesser sérieusement et les railleries de tous. Charlie Parker s’est senti tellement humilié ce soir-là qu’il s’est isolé pendant une année entière pour travailler à devenir le meilleur.

Tout le film illustre le lourd tribu de souffrance qu’exige l’excellence pour celui qui se montre déterminé à l’atteindre. Aucune expression ne peut se révéler plus nocive pour un élève que « bon travail », dit Fletcher, le professeur.

Les envies ne manquent pas pour le spectateur de se lever et taper des mains en rythme, dans le tempo, mais la crainte du sursaut violent d’un chef intransigeant au moindre quart de temps loupé le tient cloué à son fauteuil, pris en étau, comme le jeune héros, entre la nécessaire soumission de l’apprenti sincère et l’impétueux rejet de l’humiliation perverse.

Whiplash, le film, c’est du sang, de la sueur et des larmes, des rancœurs et des rancunes, certes, mais c’est une superbe débauche d’énergie et de volonté. La confrontation pour le meilleur de deux acteurs d’exception qui rendent leurs personnages respectifs plus vrais que vrais, malgré une intrigue modeste. La virtuosité est partout, chez les musiciens, soit, mais également dans le jeu des comédiens, dans l’œilleton de la caméra, dans les micros de l’ingénieur du son autant que dans les doigts tranchants du monteur.

Des coups de fouet comme celui-là, on en redemande… Pour le plaisir du cinéma et de la musique.

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Une petite anecdote que l’on raconte à propos de l’immense batteur de jazz BUDDY RICH (1917 – 1987) qui est l’idole du jeune Andrew dans le film, et que le monde du jazz considère le plus souvent comme le grand Maître omni tempore de l’instrument :

Un soir, à la fin d’une répétition, un trompettiste parle du batteur de l’orchestre et dit à son collègue pianiste :

– Pour qui se prend-il ce gars-là, pour Dieu tout puissant ?

Le pianiste répond :

– Non, il est Dieu tout puissant. Il pense juste qu’il est Buddy Rich.

Deux : Comme dialogues d’amis

« Heureux deux amis qui s’aiment assez pour savoir se taire ensemble » disait Charles Péguy.

C’est assurément dans ce silence partagé que se reconstitue l’unité, la communauté intime propre à l’amitié, dans laquelle deux esprits naturellement affectés d’une grande considération réciproque fusionnent en une seule âme, laissant de fait les mots du dialogue, eussent-ils été des plus cordiaux, à leur humaine vanité. Il y a nécessairement dans l’amitié une part spirituelle qui finit toujours par se superposer au verbe jusqu’à le rendre au silence.

Mais doit-on pour autant ne pas reconnaître aux mots du dialogue toute leur force expressive quand la parole atteint, comme dans ces deux exemples empruntés au cinéma, à autant de sensibilité et autant de qualité à la fois esthétique et humaine ?

Il n’en demeure pas moins que, la connivence, la complicité, la considération, le respect, une fois échangés par l’entremise des mots, c’est dans le silence ultime et réciproque d’un simple geste, d’un regard ou d’une attitude spontanément adoptée dans une commune symétrie que s’exprime tout entier le sentiment profond d’amitié.

La vérité du dialogue ne résiderait-elle pas dans ses silences ?

 « Il est minuit Docteur Schweitzer »

Dans ce film de André Haguet de 1952, tiré de la pièce de Gilbert Cesbron, le Docteur Schweitzer (Pierre Fresnay), médecin missionnaire, vient dans les années 1910 au Gabon, alors colonie française, pour aider le pays à lutter contre le paludisme meurtrier qui sévit. Il y rencontre entre autres sérieuses difficultés, l’opposition de l’Administrateur de la région. Mais il trouvera le soutien du Père Charles (Jean Debucourt) avec qui il se lie d’amitié.

« Les bas-fonds »

En 1936, Jean Renoir porte à l’image la pièce éponyme de Maxime Gorki, avec de jeunes acteurs très prometteurs : Jean Gabin et Louis Jouvet.

Pépel (Gabin) cambrioleur patenté se fait surprendre par le propriétaire de la maison qu’il est en train de dévaliser, un baron ruiné (Jouvet) qui attend la visite des huissiers qui vont tout saisir chez lui.  Les deux hommes sympathisent et deviennent amis. Ce qui nous vaut cette scène bucolique d’amicales confidences interprétée magnifiquement.

Ça, je ne pourrais pas l’oublier («They can’t take that away from me »)

Proms Last Night

Musique pour tous – Tous avec et tous pour la musique.

Comment mieux présenter la dernière soirée (The Last Night) du concert des Proms, ce festival de musique classique le plus populaire du monde, qui offre à un très large public, pendant plusieurs semaines chaque année, et depuis près de 120 ans, les musiciens classiques les plus appréciés du moment. Un bonheur musical démocratique, assurément.

Pour la dernière soirée, traditionnellement, les conventions du concert classique se relâchent et les répertoires s’ouvrent vers d’autres musiques moins familières aux artistes invités : orchestres symphoniques, chanteurs et chanteuses d’opéra, solistes classiques et autres choristes plus exercés aux cantates de Bach qu’au Negro Spiritual. Seul importe ce soir là que se fondent dans une même joie rythmée par la musique les mille différences d’une foule bariolée, jusqu’à ne faire plus qu’un seul corps chantant lorsque sont entonnés les immuables «Rule, Britannia !» de Thomas Arne, «Jerusalem» de Parry, et bien sûr le célébrissime «Land of Hope and Glory» de Elgar (toujours 2 fois !).

Parmi les « autres » musiques – que l’épithète soit considérée ici avec tout le respect qu’elle mérite –  « The Last Night » de l’année 2009, après avoir fait vibrer le public aux accords de Purcell, Haydn, Villa-Lobos et Mahler, avait inscrit au programme de l’orchestre symphonique de la BBC  un arrangement, spécialement écrit pour la circonstance, d’un merveilleux et inoubliable standard du jazz, «They can’t take that away from me».

Et pour cette « Jam session » (ou presque) la partie vocale, ce soir là était confiée à la mezzo-soprano, Sarah Connolly, qu’on entend le plus souvent exceller dans les grands airs baroques et aussi parfois chez Mahler ou Wagner ; à la trompette la très talentueuse Alison Balsom qu’aucun répertoire ne rebute et qui rivalise de virtuosité avec le regretté Maurice André.

Not so classical ! Jazzy Last Night, isn’t it ?

There are many many crazy things
That will keep me loving you
And with your permission
May I list a few

The way you wear your hat
The way you sip your tea
The memory of all that
No they can’t take that away from me

The way your smile just beams
The way you sing off key
The way you haunt my dreams
No they can’t take that away from me

We may never never meet again, on that bumpy road to love
But I’ll always, always keep the memory of

The way you hold your knife
The way we danced till three
The way you changed my life
No they can’t take that away from me

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« They can’t take that away from me »  est une composition de George et Ira Gershwin pour le film « Shall we dance ? »  de Mark Sandrich en 1937, avec Fred Astaire et Ginger Rogers.

En 1949, à l’occasion d’un film de Charles Walters, « The Barkleys of Broadway » – traduit en  français de façon très évocatrice, « Entrons dans la danse » – Fred Astaire, à nouveau partenaire de Ginger Rogers, souhaite que cette chanson soit reprise pour un duo de charme… On ne saurait mieux dire :

 ƒ ƒ ƒ

Pour parodier la première strophe de cette célèbre chanson devenue un standard interprété depuis par tant de talents divers, je pourrais dire :

Il y a beaucoup beaucoup de chanteurs
Qui me font aimer cette chanson
Et avec votre permission
J’en listerais quelques interprétations

Mais ce billet alors aurait bien du mal à trouver une fin. Aussi, et puisqu’il faut choisir : sans hésiter, une version dans laquelle rien ne manque, ni le charme, ni le jazz, ni la douceur de la voix, ni la soyeuse rugosité d’ailleurs, ni, bien sûr l’indispensable trompette du maître. Une version dont je dirais bien volontiers à mon tour :

They can’t take that away from me !

 ƒ ƒ ƒ

Des moulins dans la tête…

Récemment, j’ai surpris une de mes chères amies en grande conversation avec mon médecin. J’ai même clairement entendu leurs propos et me demande encore si je n’étais pas le sujet de leur entretien. Mais la réponse est toujours contenue dans la question, n’est-ce pas ?

– Son cas est-il vraiment grave, Docteur ?

– Désespéré, Madame ! Aucun espoir de guérison, seules quelques courtes rémissions, peut-être…

– Mais de quoi souffre-t-il exactement ?

– Le syndrome de Thomas Crown : en grandes lignes :

  • Incapacité addictive de résister au plaisir de regarder en boucle le film de Norman Jewison depuis sa sortie en 1968.
  • Chantonnement ou sifflotement incontrôlé et quasi permanent de la musique du film, « The windmills of your mind ».
  • Transport amoureux chronique à chaque vision de Faye Dunaway.
  • État corrélatif de schizophrénie par identification onirique au personnage principal, Thomas Crown.

– Vous voulez dire qu’il a des « moulins dans la tête »…? Un traitement possible, Docteur ?

– C’est à peu près ça ; une satanée « affaire » !  Pas de remède à ce jour, mais surtout ne pas le priver de ce plaisir. Pour l’immédiat, on pourrait essayer ce mixage récent très réussi, images noir et blanc du film montées sur une interprétation superbement sensuelle de la chanson de Michel Legrand par Alison Moyet. N’hésitez pas à regarder aussi la vidéo, ça ne peut vous faire que du bien.

– D’accord Docteur !

– Voilà ! Pardonnez-moi d’écourter notre entretien mais mon épouse m’attend devant le cinéma… Nous allons voir « L’Affaire Thomas Crown »… Le remake ! L’original, nous l’avons déjà vu au moins une bonne centaine de fois.

Jeanne d’Arc au bûcher

 » Ô Jeanne, sans sépulcre et sans portrait,
                         Toi qui savais que le tombeau des Héros est le Cœur des Vivants « 

Jules-Eugêne Lenepveu XIX - Jeanne d'Arc au bûcher - Pantheon

Jules-Eugêne Lenepveu – XIX – Jeanne d’Arc au bûcher – Panthéon

André Malraux, prêtant généreusement à Jeanne d’Arc une pensée de Tacite, ne pouvait mieux exprimer, avec le sens de la formule qui le caractérisait, combien nombreuses sont les sépultures que la postérité a érigées en hommage à l’héroïne de Domrémi. On ne compte plus depuis longtemps les cœurs qui vibrent, tant pour la figure emblématique de notre histoire que pour la sainte de l’Église catholique. Et l’on s’attache inlassablement à dresser la liste, sans cesse rallongée – nul ne s’en plaindra -,  des artistes, peintres, sculpteurs, architectes, romanciers, poètes ou musiciens qui ont trouvé en Jeanne un éternel sujet d’inspiration.

C’est au XIXème siècle et au début du XXème que les œuvres qui la célèbrent trouvent leur pleine audience, en ces temps où ni la récupération politique de son image symbolique par un parti, ni la volonté de s’éloigner de l’héroïne en réaction à ce mouvement, n’ont encore pris naissance.

Parmi les richesses artistiques produites autour de Jeanne d’Arc à cette époque heureuse où elle rassemble, il en est une qui, depuis la  » Jeanne au bûcher «  de Roberto Rossellini (1954), interprétée par Ingrid Bergman, n’a jamais quitté mon oreille. Il s’agit de la composition de 1938 en forme d’oratorio de Arthur Honegger et Paul Claudel :  » Jeanne d’Arc au bûcher « . Car c’est bien pour illustrer cette partition qui l’a enchanté que Rossellini décide de faire ce film, « popularisant » – si l’on peut parler ainsi d’une œuvre musicale demeurée somme toute plutôt réservée – les onze tableaux de ce mystère lyrique.

Ce n’est certes pas la meilleure réalisation de Rossellini, et il s’agit plutôt d’un opéra filmé que d’un film au sens plein, mais cette production, que le vieux Paul Claudel proche de sa fin trouva « bouleversante », reste mémorable par la qualité des images et la splendide interprétation d’Ingrid Bergman, inégalée dans le rôle. La musique d’Arthur Honegger et le texte de Paul Claudel mis à part, évidemment.

 

Arthur Honegger (1892-1955)

Arthur Honegger (1892-1955)

Et pourtant, offrir sa musique à la rue était bien le souhait de celui qui se qualifiait modestement de « Beethoven du pauvre ».  Honegger disait à propos de son oratorio : « La musique doit devenir droite, simple, et de grande allure : le peuple se fiche de la technique et du fignolage. J’ai essayé de réaliser cela dans « Jeanne au bûcher ». Je me suis efforcé d’être accessible à l’homme de la rue tout en intéressant le musicien. » (citation extraite d’un article de Joëlle Kuczynski – in « Mensuel des polyphonies » – 09/2009)

Mission brillamment accomplie par le compositeur ! Et heureuse décision de l’écrivain qui a bien failli nous priver de son talent, ayant décliné d’emblée la proposition de collaboration que lui avait faite Honegger. Ce n’est que grâce à la vision qu’il eut, peu après son refus, de deux mains enchaînées faisant le signe de croix, que Claudel se ravisa et accepta de se charger du livret de l’oratorio. Il en boucla l’écriture en quelques semaines.

Jeanne au bûcher - Ingrid Bergman

Jeanne au bûcher – Ingrid Bergman

Dans ses derniers instants, Jeanne retrouve Frère Dominique qui lui présente le livre de sa vie terrestre. Ne sachant lire elle-même, elle lui demande d’en faire lecture. Ainsi commence un véritable flashback des ultimes moments de la martyre où se conjuguent en une merveilleuse communion compositionelle le drame théâtralisé par Claudel d’une part, et d’autre part, les angoisses d’une condamnée avant son horrible et injuste exécution, rendues plus vraies que nature par la force évocatrice de la musique de Honegger, déjà particulièrement aguerri aux compositions pour le cinéma.

En novembre 2012, depuis l’Auditori de Barcelone, Medici TV, retransmettait en direct une remarquable version de concert de cette fresque lyrique, avec un plateau d’une exceptionnelle qualité.  La chaîne ne propose hélas plus ce programme riche en émotions, mais on trouve sur internet quelques extraits vidéos.

Voici donc en partage quelques unes des innombrables minutes intenses de ce spectacle …

 » Je ne veux pas mourir « 

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Les dernières notes, les dernières paroles

 

Information : Les 4 & 5 mars 2015 à la Philharmonie de Paris (Porte de la Villette), Marion Cotillard sera une nouvelle fois Jeanne au bûcher. Elle sera accompagnée par l’Orchestre de Paris et les Chœurs de l’Orchestre de Paris, sous la direction de Kazuki Yamada.

Plus de détails en cliquant ICI

La leçon de Pierrot

Bobèche, adieu ! bonsoir, Paillasse ! arrière, Gille !
Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin,
Place ! très grave, très discret et très hautain,
Voici venir le maître à tous, le clown agile. 

Paul Verlaine  (Le clown)

Jean-Gaspard Deburau (1796-1846)

Jean-Gaspard Deburau (1796-1846)

C’est ainsi, sans doute, que Monsieur Loyal, si tant est qu’il y en ait eu un au Théâtre des Funambules, rue du Temple à Paris dans les années 1830, et si Verlaine avait pris soin de naître plus tôt, aurait pu présenter dans sa harangue au public, le Pierrot enfariné, Baptiste, éternel rêveur amoureux de sa Colombine, qui chaque soir, dans sa tenue immaculée, venait servir ses malicieuses pantomimes aux spectateurs enchantés, parmi lesquels il n’était pas rare de rencontrer Monsieur Théophile Gautier, ou Monsieur Théodore de Banville, et même parfois Monsieur Charles Baudelaire.

Derrière le maquillage livide, Jean-Gaspard Deburau, né à la fin du XVIIIème siècle à Amiens de l’union d’une mère venue de Bohème et d’un soldat français, faisait le plaisir et l’admiration  des « naïfs et des enthousiastes », comme il aimait à qualifier son fidèle public avec  humour et gentillesse.

Comment l’amoureux inconditionnel du théâtre et du métier de comédien qu’était Sacha Guitry, aurait-il pu résister à l’envie d’incarner cet illustre personnage capable de réaliser chaque soir avec le même bonheur cette incroyablement difficile performance, gageure des gageures : faire rire ?

En février 1918, le Théâtre du Vaudeville met à l’affiche une pièce signée Sacha Guitry : « Deburau ». Un orchestre, pour accompagner les comédiens, y joue la musique composée par André Messager.

Deburau - Guitry affiche

En 1951, le cinéma, depuis de nombreuses années, a fini par gagner le cœur de l’éternel comédien-auteur de théâtre. Décidant de transposer « Deburau » à l’écran, Guitry imagine le mime célèbre du Théâtre des Funambules sollicité, mais en vain, par les femmes les plus séduisantes, fidèle qu’il veut rester à sa chère épouse. Mais, un soir, une dame portant  un camélia à la ceinture ne le laisse pas indifférent. Deburau s’éprend de Madame Duplessis… Passion impossible.

Le personnage accorde une large place à la parole certes – un peu trop sans doute pour un mime pour qui seul le rire a droit de déchirer le silence – , mais quand cette parole est écrite et dite par Sacha Guitry…

Ce rôle, très empreint du romantisme qui envahit la vie du Maître à cette époque, souffrant physiquement d’une part, et encore très amère des injustes attaques portées contre lui à la  Libération d’autre part, Guitry le voulait comme son testament spirituel. Et c’est, sans conteste, dans l’admirable tirade de Deburau exaltant le métier de comédien auprès de son fils qui s’apprête à lui succéder, que Sacha Guitry exprime le mieux cet amour de la scène qui le représente tant.

Magnifique leçon d’un Pierrot à qui l’on pardonne volontiers qu’il fasse usage de sa voix, et nouvelle occasion de regretter qu’elle se soit tue.

Mais, rappelons-nous, Deburau, dans son rôle de « Baptiste », témoin peu loquace mais ô combien explicite, nous l’avions déjà rencontré un jour de fête à la fin des années 20 (1800, bien sûr) sur le « Boulevard du Crime »  (rue du Temple). C’était au travers des images du film « Les enfants du Paradis », lorsque Marcel Carné nous le présentait sous les traits d’un formidable Jean-Louis Barrault sauvant la mise à une gouailleuse Garance jouée par l’inoubliable Arletty.

Encore quelques minutes de  bonheur ! Et quelle leçon !

Merci Pierrot !

Auguste Bouquet - J.-G. Deburau - 1830 en Pierrot Gourmand

Auguste Bouquet – J.-G. Deburau – 1830 en Pierrot Gourmand

La musique… sans le son

La musique sans le son. Absurdité ?  Un koan peut-être ?  Une provocation lancée aux pages de ce blog ?

La musique sans le son ? Oui ! c’est bien le titre du billet. Une gageure.

Une fois n’est pas coutume ! Et même si nous voulions – parce que devenu sourd – que cette fois le devienne, il nous faudrait sans doute, pour reproduire l’évènement, chercher loin et longtemps. Pour parvenir finalement aux évidentes conclusions que le cinéma muet – qui ne projetait, dit-on, que des images – ne nous manque pas du tout, et que Sacha Guitry nous est indispensable.

La musique sans le son, c’est à la fois, le constat d’une absence que ne savait combler la technologie cinématographique d’un autre temps et un défi proposé à la créativité de l’artiste pour remplir ce vide sonore. Autrement dit, et de manière plus concrète, comment, au temps du cinéma muet, entendre lors de la projection, la musique du musicien qui jouait devant la caméra ?

Mais, nous nous garderions bien de tenter ici une réponse. Surtout pas ! Et encore moins quand elle peut nous être servie sur un plateau d’argent par le Maître lui-même, racontant dans la belle langue qu’on lui connaît les étapes de son expérience réussie.

Je gage qu’après avoir visionné cette vidéo d’archive, brillant témoignage d’un formidable passé, vous prendrez une profonde inspiration, le regard tendu vers le ciel, et que vous direz, les narines un rien pincées dans une longue expiration emphatique, à peine surjouée, à la manière de qui vous savez :

Ah ! Le parlant. Quel bonheur !

Les valises, la perle et le turban

Johannes Vermeer (1632-1675) - The girl with the pearl earring (1665)

Johannes Vermeer (1632-1675) – La jeune fille à la perle (1665)

Non ! Cette fois-ci c’en est trop ! Je ne partirai décidément pas encore aujourd’hui pour mon île déserte au bout du monde.

Et pourtant tout était prêt, ou presque – comment pouvait-il en être autrement avec 437 kilos de bagages préparés après une sélection des plus sévères ? – N’en doutez pas !

Vérification faite, mes auteurs favoris, invités pour la circonstance, étaient déjà installés dans la malle aux livres ; pas un ne manquait à l’appel : romancier ou philosophe, historien ou essayiste, tous tenaient leurs plus belles pages à ma disposition. Aucun, parmi la myriade de poètes, n’avait essayé de fuir sa prison provisoire pour un inaccessible nuage fabricant de rêves.

Scénaristes, metteurs en scène et comédiens de tous pays, sagement confinés dans les boites de leurs vidéos espéraient l’inévitable moment de leur projection dans la lumière.

Au complet, blottis dans l’énorme malle verte, les musiciens, instruments finement accordés, n’attendaient plus que le déclic de la télécommande pour emplir l’air de leurs mélodies hypnotiques. En prêtant l’oreille, on pouvait même entendre, par delà le capiton de la valise, quelque ténor échauffant sa voix.

Déserte, mon île… ?

valises

A ma grande satisfaction, les peintres que j’aime m’avaient chacun confié, pour flatter mon insulaire galerie, la toile – l’originale, bien évidemment –  que j’avais choisie avec soin parmi leurs merveilles respectives. Seuls Léonard de Vinci et Charles Munch avaient dû me refuser la Joconde et le Cri, n’ayant pu résister à la force de rétention des musées qui abritent ces trésors, au prétexte que ce sont les tableaux les plus vus au monde. Soit ! On ne résiste pas à la force du nombre…

Je n’en consacrerai que plus de temps à La jeune fille à la perle, ce portrait mythique, peint par Vermeer, de cette jeune fille à la lèvre pulpeuse,  la tête sertie d’un turban bleu, qui esquisse par dessus son épaule un sourire d’une infinie discrétion, fixé une fois pour toutes sur la toile et pourtant modifiant son expression à chaque nouveau regard posé sur lui.

Tout donc allait pour le mieux, ou presque, lorsque, malédiction, ma mémoire me signala que mon illustre adorée ne serait pas non plus du voyage, détenue encore à Bologne jusqu’à fin mai et exhibée au Palazzo Fava, pour une exposition temporaire.

Alors déception, colère, abnégation et annulation. Imaginerait-on un voyage de noces sans bienaimée ?…

Une autre fois l’île déserte… Et d’ailleurs… il y pleut en ce moment…

Je me contenterai, en attendant une nouvelle occasion, de « naviguer » en rêvant… de La jeune fille à la perle, bien sûr, ou comme l’on disait avant le film de Peter Webber en 2003, La jeune fille au turban.

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girl-with-a-pearl-earring-by-tracyFin 1999, paraît un roman de Tracy Chevalier,   » Girl with a pearl earing «  (La jeune fille à la perle), dans lequel l’auteure anglo-américaine de romans historiques laisse pénétrer son regard au plus profond du tableau de Vermeer, jusqu’à inventer la vie de ce modèle dont le Maître peint ce célèbre portrait en 1665. Ainsi, apprend-on de la vie imaginée de la jeune Griet, issue d’une famille très modeste, qu’elle entre au service de la maison Vermeer où elle est particulièrement mal accueillie.

Avec le regard qu’elle porte sur la Delft de l’âge d’or de la peinture hollandaise, et qu’elle décrit comme un peintre le ferait avec ses pinceaux, Griet nous fait découvrir sa sensibilité artistique qui, adjointe à sa beauté, ne peut laisser insensible le Maître Vermeer. Il en fera son assistante et son modèle, l’accueillant dans son intimité et attisant ainsi dans la ville le motif du scandale.

Progressivement le roman lève un coin du voile sur la vie de Vermeer, ses relations avec Van Ruijven, son mécène, sa vision d’artiste, ses techniques de couleurs. Et bien sûr, à travers les yeux de Griet, le livre brosse le décor de cette maison dont chaque mur sert de support à une scène souvent intimiste et toujours colorée que le Maître a fixée sur la toile, comme  » La femme au collier « ,  » La robe écarlate «  ou  » La laitière « . Tracy Chevalier décrit ces tableaux avec tant de simplicité et de précision qu’elle pourrait métamorphoser en voyeur le malheureux privé de ses yeux.

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Jeune fille perle - affiche filmEn 2003, le cinéaste Peter Webber adapte ce roman à l’écran et confie les rôles de Griet à Scarlett Johansson et de Vermeer à Colin Firth. Les deux acteurs s’intègrent avec une juste délicatesse dans cet univers hollandais du XVIIème siècle. Au delà du drame humain qu’il présente, le film fait œuvre de fine pédagogie tant pour faire connaître le peintre lui-même dans son univers que pour faire pénétrer l’intimité de son œuvre. L’exceptionnelle minutie de la réalisation et la fidélité aux lumières de l’époque, telles qu’en témoignent les tableaux de Vermeer, proposent un passionnant voyage qu’il serait dommage de ne pas accomplir.

Parmi les très nombreuses nominations du film au cours des grandes compétitions cinématographiques de 2004, il ne semble pas que la musique originale d’Alexandre Desplat ait suscité de grandes émotions dans les jurys successifs. C’est peut-être pour la même raison que ce passionné de musique qui publie de belles vidéos sur internet s’est amusé à coupler quelques plans du film avec un des airs les plus célèbres de Haendel,  » Lascia ch’io pianga «  (Laisse-moi pleurer), extrait du deuxième acte de son opéra  » Rinaldo « .

Il ne faudrait pas chercher plus loin que le mariage esthétiquement heureux des images et du son, d’autres raisons, factuelles ou historiques, à cette association. Que seul le plaisir de l’instant gouverne vos sens en visionnant ce montage réussi !

Moi, je vais défaire mes valises…