Cet amour

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vrai qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

Extrait de Jacques Prévert, Paroles, Paris, Gallimard, 1946.

5 réflexions sur “Cet amour

  1. Comment ne pas être envahi d’émotion, en effet, à l’écoute d’un si beau poème par une voix aussi convaincante… et aussi convaincue ?

  2. Si le but c’était de toucher en plein cœur de mon adolescence avec ces deux-là, c’est réussi. Bravo. Un peu de nostalgie s’est invitée, et je n’aime pas trop me laisser faire par ça😉

    • Ah ! Cher Claudio, je crois qu’avec « ces deux là » je ne visais en vérité que mon propre cœur. Mais comment, même si l’intime est si proche qu’on pourrait évoquer l’impudeur, pouvais-je ne pas partager une telle émotion ? Dès lors, inévitablement, tous les cœurs s’en trouvaient visés… et touchés.
      Et puis, une petite caresse de « Madame Nostalgie », est-ce si désagréable ?😉

      • Ça fait bien longtemps que je m’autorise l’infidélité « dans les bras d’une belle qui ressemble à la vie ».😉
        Dans le même ordre d’idées, la Providence avait posé, devant mes yeux de jeune homme, ces quelques vers de Guillevic, qui m’accompagnent encore :
        « J’ai autre chose à faire
        La ville aussi
        Que me laisser avoir
        Par la mélancolie »

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