Voix de l’invisible – Voie vers l’invisible

« L’homme où ne vit pas l’amour de la musique peut aimer ; mais il n’aime pas l’amour, et c’est un pauvre cœur que le sien. »

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« La musique est le chant secret, la voix de l’invisible et de l’inexprimable : ou, si l’on veut, elle est le seul moyen de l’exprimer. Pour qui ne la sent pas, elle n’est qu’un bruit, indiscret, morbide, plein d’ennui. »
Citations d’André Suarès rapportées par Stéphane Barsacq dans sa préface du livre     « André Suarès – Sur la musique »  (Actes Sud – Mai 2013 – page 19)

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Beethoven – Sonate N° 30 – Opus 109 en Mi majeur (1er et 2ème mouvements)

Piano : Igor Levit

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Les dernières années de la vie de Beethoven sont empreintes d’une puissance créative d’une telle intensité que l’on pourrait raisonnablement se demander si un autre artiste, avant ou après lui, a pu connaître pareille élévation.

Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Dans cette période particulièrement bouleversée par sa surdité désormais irréversible, ses dettes, sa maladie et la tentative de suicide de Karl, son neveu dont il est devenu le tuteur, Beethoven se retrouve d’autant plus isolé que son difficile caractère, versatile et colérique, se charge de l’éloigner encore plus de son cercle d’amis.

Tout entier dédié à sa création, au cours de cette dernière décennie il termine l’écriture de la 9ème symphonie et des Variations Diabelli, compose les deux Quatuors opus 130 et 131, la Missa Solemnis, et les Trois dernières sonates pour piano opus 109-110-111, son testament musical.

Le compositeur, nanti d’une expérience considérable qui le place à la pointe de son art, comprend, la cinquantaine survenant, qu’il est mortel. Dès 1818 il écrit dans son journal : « Avant mon départ pour les Champs-Élysées, je dois laisser derrière moi ce que l’Esprit Éternel a infusé dans mon âme… » En réponse à la question qu’il pouvait se poser de savoir s’il prendrait le temps de profiter de ses dernières années ou s’il continuerait son œuvre jusqu’à sa mort, on peut lire un peu plus loin : « Seul dans mon art divin puis-je trouver le support qui me permet de sacrifier la meilleure partie de ma vie aux Muses célestes. »

Si, il est vrai, l’on a toujours quelque scrupule à utiliser les adjectifs « religieux » ou « mystique » qu’inspire l’écoute des trois dernières sonates, la nature des phrases qui précèdent devrait nous encourager à assumer toute la spiritualité et la transcendance indéniablement contenues dans la géniale inventivité de ces musiques.

A visions nouvelles, langage nouveau. Les dernières compositions épousent les contours mouvementés d’une âme qui pressent déjà la fin du voyage. La musique se densifie, s’intériorise, les expressions se transforment pour mieux se libérer. Le discours se complexifie et les dernières œuvres, d’une manière générale, ne se laissent pas apprivoiser aussi facilement que les compositions généreuses et enjouées des périodes de jeunesse ou de maturité. La sonate Appassionata et la Symphonie Pastorale font désormais partie du passé du compositeur, passé inoubliable certes, mais passé.

Beethoven-piano

Ainsi la sonate opus 109, partagée entre apparence d’improvisation et écriture minutieuse de fugue ou d’adagio, se détache-t elle volontairement des conventions musicales qu’elle commence par brièvement évoquer à son début, pour suivre librement les méandres de l’âme du compositeur. Les deux thèmes opposés du court premier mouvement suffisent déjà à eux seuls à révéler son ardent désir de liberté.

Avec le deuxième mouvement Prestissimo, presque entièrement habité par le contrepoint, Beethoven plus que jamais exprime l’importance primordiale qu’il accorde au piano pour transmettre sa force créative.

Le troisième mouvement de la sonate, indiqué « gesangvoll mit innigster empfindung » (chantant avec une profonde intériorité) – qui n’est pas joué par Igor Levit dans l’extrait ci-dessus – commence par une mélodie profonde et sereine qui constituera le thème délicieux de six variations à venir représentant plus de la moitié de la sonate entière. Beethoven revient ici à une forme baroque, plus traditionnelle. Le thème va se perdre dans la complexité virtuose des variations pour réapparaître enfin dans une grande intensité émotionnelle comme, à la fois, la voix de l’invisible, et une voie vers l’invisible.

Sonate N0 30 – Opus 109 – 3ème mouvement par Mitsuko Uchida

extrait audio d’un CD récent (et remarquable) paru chez Philipps

Ce choix se justifie par la grande parenté d’interprétation de l’œuvre par les deux pianistes.

2 réflexions sur “Voix de l’invisible – Voie vers l’invisible

  1. Je suis toujours bouleversée par la musique de Beethoven. En matière de sonates, la 32ème – la dernière – est absolument fascinante et novatrice. Certains passages ressemblent à du jazz !

    • Comme je vous rejoins en tout point. L’opus 111 est une des pièces les plus profondes de la musique, à mon sens. Dans ces adieux de Beethoven au piano, la spiritualité est omniprésente ; elle nous envahit totalement du début jusque longtemps après la double barre.

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