Brumes et brouillards /6 –  » Sur l’eau « 

Claude Monet - Brumes sur la Seine 1897 (Mead Art Museum - Massachusets)

Claude Monet – Bras de la Seine à Giverny dans le brouillard – 1897 – (Mead Art Museum – Massachusets)

Cependant, la rivière s’était peu à peu couverte d’un brouillard blanc très épais qui rampait sur l’eau fort bas, de sorte que, en me dressant debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon bateau, mais j’apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus loin, la plaine toute pâle de la lumière de la lune, avec de grandes taches noires qui montaient dans le ciel, formées par des groupes de peupliers d’Italie. J’étais comme enseveli jusqu’à la ceinture dans une nappe de coton d’une blancheur singulière, et il me venait des imaginations fantastiques. Je me figurais qu’on essayait de monter dans ma barque que je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée par ce brouillard opaque, devait être pleine d’être étranges qui nageaient autour de moi. J’éprouvais un malaise horrible, j’avais les tempes serrées, mon cœur battait à m’étouffer ; et, perdant la tête, je pensai à me sauver à la nage ; puis aussitôt cette idée me fit frissonner d’épouvante. Je me vis, perdu, allant à l’aventure dans cette brume épaisse, me débattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne pourrais éviter, râlant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tiré par les pieds tout au fond de cette eau noire.
En effet, comme il m’eût fallu remonter le courant au moins pendant cinq cents mètres avant de trouver un point libre d’herbes et de joncs où je pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de ne pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon nageur que je fusse.

Extrait de la nouvelle  » Sur l’eau «  de Guy de Maupassant

4 réflexions sur “Brumes et brouillards /6 –  » Sur l’eau « 

  1. Allez voir « La colère du tigre » au théâtre Montparnasse, en osmose avec ce beau texte. M.Aumont et C. Brasseur sont épatants ! C.Monet et G.Clémenceau… Les Nymphéas, la mort proche, la solitude… deux beaux personnages féminins. Les répliques font mouche !

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