« O balances sentimentales »

Robert Desnos (1900-1945)

Robert Desnos (1900-1945)

Ce jeune poète de 25 ans, accepté depuis peu dans le cercle choisi des surréalistes d’André Breton, s’éprend d’une chanteuse de music-hall, Yvonne George.

Malgré la grande froideur de sentiments qu’elle exprime à son égard, Desnos lui voue un amour bouillant qu’il nourrira  jusqu’à la fin de ses jours dans les camps nazis. Cette passion, qui ne connaît pas de réciprocité, ce fantasme en vérité, hante l’esprit du poète. En 1926, il écrit, en vers libres, le poème « J’ai tant rêvé de toi » qu’il lui dédie en mentionnant en exergue : « à la mystérieuse », façon peut-être de manifester sa lucidité.

– Pour la petite histoire, Yvonne George décède des suites d’une méchante tuberculose, quelques années plus tard, en 1930.

Texte lyrique et mélancolique, partagé entre rêve et réalité, image de la fuite inexorable du temps et constat de la mort d’un amour.

En voici une très belle version dans la vidéo réalisée par Christine. L’émotion de ce poème d’anthologie est autant rendue par les images et la musique de Edward Elgar que par la voix justement nostalgique de notre récitante que je remercie pour m’avoir permis la publication ici de ce bel instant de poésie..

J’ai tant rêvé de toi

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

                      Robert Desnos (« Corps et biens » – 1930)

13 réflexions sur “« O balances sentimentales »

  1. A reblogué ceci sur LES ENQUÊTES DE PHIL MAZELOT and commented:
    Un reblog d’un post de Lelius sur Robert Denos…Comme je ne risquais pas de faire mieux ni même jeu égal, je savoure, je fainéantise et je partage ! Pour celles et ceux de mes copinautes qui ne connaissent pas Lelius, je vous invite à vous perdre dans son blog…Bonheur garanti !

    • Pour ce billet, tout le mérite appartient à Christine qui a réalisé une émouvante illustration de ce poème. Merci pour elle.

      • Je vous reconnais bien là de rendre ainsi les lauriers tressés à qui de droit 😉

        • Seule la création a un véritable mérite. Il est donc légitime que le passeur ne reçoive que le modeste prix du passage ; le reste, tout le reste, doit être réservé au créateur lui-même.
          C’est une leçon que l’on devrait donner à beaucoup sur le net qui pratiquent sans honte ni vergogne le « copier-coller ». Les guillemets exigent sans doute trop d’effort des doigts sur le clavier… ou chose plus délicate et rare, un peu de respect de l’autre.
          « O tempora, o mores! »

  2. oui, elle est belle cette video et rend l’hommage qui lui est dû à ce poème merveilleux.

    Joli endroit ici, on l’on papote entre hommes sur Louise Labbé 🙂

    Cordialement
    Marie

    • Merci d’apprécier.
      Les femmes qui, comme vous aurez pu le constater, sont particulièrement mises en valeur ici, sont toujours les bienvenues dans nos conversations…
      A bientôt!

  3. J’ai étudié cet auteur et le surréalisme à l’université 🙂 Personnellement cet univers ne m’attire pas spécialement, mais il y avait matière à travailler au regard de son talent, de son parcours, de l’activité de son groupe…
    Intriguant, singulier, un ponde à part 🙂

    • Je me demande si, pour entrer de nos jours, dans l’univers des surréalistes de l’époque, et y trouver de réels intérêts, il ne faut pas être peu ou prou un de leurs contemporains. Et votre photo exprime votre extrême jeunesse. Ceci peut expliquer cela.

      Je reconnais ne pas placer Desnos parmi mes grands favoris, mais j’aime certaines de ses poésies dont celle-ci, beaucoup.
      Je ressens bien, aujourd’hui ce qu’il écrivait en 1944, preuve de sa grande lucidité.

      « Ce que j’écris ici ou ailleurs n’intéressera sans doute dans l’avenir que quelques curieux espacés au long des années. Tous les vingt-cinq ou trente ans on exhumera dans des publications confidentielles mon nom et quelques extraits, toujours les mêmes. Les poèmes pour enfants auront survécu un peu plus longtemps que le reste. J’appartiendrai au chapitre de la curiosité limitée. Mais cela durera plus longtemps que beaucoup de paperasses contemporaines. »

      Voilà qui devrait vous éviter tout sentiment de culpabilité vis à vis de sa mémoire. 😉

      Merci de votre visite et de votre commentaire!
      A bientôt.

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