Va pensiero!

L’objet de ce blog, comme chacun l’aura compris en parcourant ses billets, n’est aucunement de participer à la vie politique, ni de commenter d’ailleurs les options du monde actuel aussi perturbé et perturbant soit-il. Dès le début, et sans une once d’hésitation, le parti – naïf, peut-être, au regard de certains – a été pris de tourner les sens vers d’autres sensibilités, pour y puiser à loisir la part intemporelle des émotions exprimées ou suscitées par des œuvres dont leurs créateurs, souvent, ne pouvaient imaginer la portée. Mais surtout pour tenter d’échapper à « l’épaisseur de vulgarité », comme le disait Baudelaire, qu’a acquise notre monde.

Parfois l’émotion impose que l’on franchisse la frontière de sa réserve.

Ainsi me suis-je senti en devoir de relayer l’évènement relaté ici vers ceux qui me font l’amitié de venir régulièrement sur ces pages chercher un peu de l’âme immortelle d’Orphée. Pourquoi? Parce que j’ai vivement perçu que cette âme à laquelle nous devons tant, en conscience ou inconsciemment, était vraiment menacée. Partout.

Voici les faits :

Giuseppe Verdi (1813-1901)

Giuseppe Verdi (1813-1901)

En mars 2011, l’Italie fêtait les 150 ans de son unification – dans une ambiance plutôt divisée -, et à cette occasion était donnée à l’opéra de Rome une représentation de « Nabucco » de Giuseppe Verdi, sous la baguette prestigieuse du chef Riccardo Muti. Cette œuvre évoque l’esclavage des juifs à Babylone et trouve un point culminant avec le célèbre Chœur des esclaves, « Va pensiero »,  qui revêt un caractère symbolique fort pour les italiens – sous le joug de l’occupation autrichienne au moment où Verdi, acteur important de l’indépendance, le composait.

Quand on sait à quel niveau se situe l’opéra dans le cœur des italiens, ce qui suit est édifiant.

Voici la vidéo de l’évènement : In italiano! Certo!

Et le récit, en français, tel que je l’ai reçu.

« Avant la représentation, Gianni Alemanno, le maire de Rome, est monté sur scène pour prononcer un discours dénonçant les coupes dans le budget de la culture du gouvernement. Et ce, alors qu’Alemanno est un membre du parti au pouvoir et un ancien ministre de Berlusconi.

Cette intervention politique, dans un moment culturel des plus symboliques pour l’Italie, allait produire un effet inattendu, d’autant plus que Sylvio Berlusconi en personne assistait à la représentation…
Repris par le Times, Riccardo Muti, le chef d’orchestre, raconte ce qui fut une véritable soirée de révolution : « Au tout début, il y a eu une grande ovation dans le public. Puis nous avons commencé l’opéra. Il se déroula très bien, mais lorsque nous en sommes arrivés au fameux chant « Va Pensiero », j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. Il y a des choses que vous ne pouvez pas décrire, mais que vous sentez. Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le « Va Pensiero » allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. On pouvait sentir la réaction viscérale du public à la lamentation des esclaves qui chantent : « Oh ma patrie, si belle et perdue ! ».

Alors que le chœur arrivait à sa fin, dans le public certains s’écriaient déjà : « Bis ! » Le public commençait à crier « Vive l’Italie ! » et « Vive Verdi ! » Des gens du poulailler commencèrent à jeter des papiers remplis de messages patriotiques, certains demandant « Muti, sénateur à vie ».

Bien qu’il l’eût déjà fait une seule fois à La Scala de Milan en 1986, Muti hésita à accorder le « bis » pour le « Va pensiero ». Pour lui, un opéra doit aller du début à la fin. « Je ne voulais pas faire simplement jouer un bis. Il fallait qu’il y eût une intention particulière.  », raconte-t-il.

Mais le public avait déjà réveillé son sentiment patriotique. Dans un geste théâtral, le chef d’orchestre s’est alors retourné sur son podium, faisant face à la fois au public et à M. Berlusconi, et voilà ce qui s’est produit :

[Après que les appels pour un « bis » du « Va Pensiero » se sont tus, on entend dans le public : « Longue vie à l’Italie ! »]

Le chef d’orchestre Riccardo Muti : – Oui, je suis d’accord avec ça, « Longue vie à l’Italie » mais…

[Applaudissements]

Muti :– Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero » à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Chœur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, pour nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ».

[Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène]

Muti : Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… Nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un Chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble.
C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le Chœur des esclaves.

«J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Chœur s’est lui aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. »
« Ce soir-là fut non seulement une représentation du Nabucco, mais également une déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens. » »

4 réflexions sur “Va pensiero!

  1. Toujours un plaisir de vous lire et, pour ce qui concerne l’incultissime que je suis, d’apprendre….

    • Je crains que votre gentillesse à mon égard n’ait d’égal que votre sévérité envers vous-même. Merci en tout cas d’apprécier mes petites publications.

  2. Merci pour ce billet
    J’aime Verdi, l’opéra, l’Italie…
    J’ai aimé lire ce qui précède.
    Je vais maintenant écouter la vidéo

    Cordialement
    Marie

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