Imitateur

Je parle de vieillesse à la femme que j’aime ;
on me répond : « C’est dans Ronsard, tout ça. » Je parle
d’un deuil profond et d’une enfant qui s’est noyée ;
on me répond : « Tout ça, c’est dans Victor Hugo. »

Je parle d’un cœur lourd comme un lac en colère ;
on me répond: « Tout ça, tu vois c’est Lamartine. »
Je parle de musique et d’un parc dans la brume ;
On me répond: « Tout ça, Verlaine y est passé. »

Je parle de partir, là-bas vers l’équateur ;
on me répond: « Tout ça, c’est Rimbaud. » Je parle
de mon orgueil et de ma solitude amère ;

On me répond : « C’est dans Vigny, t’as pas de chance. »
Je ne parlerai plus, de peur de les gêner,
ces salauds qui sans moi ont écrit mes poèmes.

Alain Bosquet (« Sonnets pour une fin de siècle » – Editions Gallimard 1980)

Illustration musicale : E. MacDowell – « Hexentanz » (Piano : Stephen Hough)

9 réflexions sur “Imitateur

  1. Cela prouve au moins que ses amis avaient de belles lectures ! Mais vous, cher Lelius, ne vous cachez-vous pas un peu derrière tous ceux qui ont écrit ou chanté ou peint ou sculpté cela qui est votre énigme ?

    • Je vois deux manières de vous répondre :
      La première, si je me laissais aller, m’amènerait à déborder bien largement de cet emplacement, et à me dévoiler tellement plus, que je préfère l’éliminer aussitôt.
      Pour la seconde, que je choisis, il me suffit de saluer votre perspicacité.
      On se cache toujours un peu derrière ceux que l’on cite, les vraies raisons de cette démarche sont bien plus complexes qu’il n’y paraît.

      • Oui, c’est tout à fait cela : une hardiesse enfouie dans beaucoup de pudeur et… d’humour – si j’en juge au visage de la petite statuette rieuse qui est votre logo… (« tu pointes et tu tires ! ») Et tout cela dans toute cette beauté dont vous parsemez vos pages. Cela doit être votre refuge votre blog, Bonheur d’y inscrire un texte, une image, une voix. Cadeau offert à vos visiteurs.
        ( A propos de voix, la vôtre dit beaucoup de vous !)

        • Ce que vous appelez gentiment « pudeur » ou « humour » ne pourrait-il pas n’être qu’un habit de parade pour une certaine misanthropie, et le petit personnage grimaçant n’aurait-il pas dû, pour plus de justesse, préférer Alceste à Lelius.
          Il ne vous aura pas échappé que la beauté dont mes pages sont « parsemées » prend souvent sa source loin de notre monde contemporain couvert de cette « épaisseur de vulgarité » dont nous parlions il y a peu. Ce blog pourrait bien être un de mes chemins de traverse pour lui échapper, ne serait-ce qu’un moment, illusoire certes. Un antalgique qui me fait oublier, le temps de son effet, combien j’ai mal au monde. Un euphorisant aussi, qui me laisse espérer d’invisibles complicités. En un mot : une armoire à pharmacie!
          Ma voix vous a-t-elle confié cet aveu là? – qui n’est d’ailleurs pas fait puisque je pourrais le dire autrement.

      • Et puis comme l’écrit Robert Pinget :
        « Ce qui est dit n’est jamais dit puisqu’on peut le dire autrement. »

  2. Pingback: Imitateur | La partagerie | Scoop.it

  3. Pingback: Ça 100 le bouc… ou le musc ! | Perles d'Orphée

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