« Ce monde… »

« Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas. »

Charles Baudelaire – Préface des « Fleurs du mal » ( juin 1857)

Ce doit être cela le génie de l’écriture : composer des phrases dont le lecteur pourrait revendiquer la paternité, sachant qu’il n’aurait, évidemment, jamais su exprimer la  profondeur de sa pensée avec autant de force, de précision et de talent.

Puisse cette phrase – qui aurait aussi bien pu être écrite ce matin, tant elle est toujours actuelle – servir d’encouragement à une nouvelle victime de la bêtise et de la vulgarité. Elle se reconnaîtra sans aucun doute.

9 réflexions sur “« Ce monde… »

    • Rien perdu, hélas! J’ai fait mienne cette phrase depuis tant d’années, et chaque jour qui passe ne fait que renforcer la violence de ma passion…

  1. Vous êtes doué Lélius car je n’y comprends rien !!! Pour la vulgarité… disons qu’elle voisine avec l’élégance du cœur, la beauté comme dans un poème de Prévert où il parle d’une fleur poussant sur le terreau de la misère… Mais que vient faire la suite ? Ce mépris… quel mépris qui transformerait l’homme spirituel en passion… C’est très obscur pour moi. Qu’est-ce qu’un homme spirituel ? Quel rapport entre mépris et passion ? J’ai lu tant d’écrits de Baudelaire et pourtant cette pensée m’a échappé. Je sens qu’elle est importante pour vous. Pourriez-vous me dire ce qu’elle signifie pour vous. Merci. Parfois les mots ont du mal à se nouer pour mettre au clair une pensée.

    • Voilà, c’est ce poème :
       » Homme
      Tu as regardé la plus triste la plus morne de toutes les fleurs de la terre
      Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom
      Tu l’as appelée Pensée.
      Pensée
      C’était comme on dit bien observé
      Bien pensé
      Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais
      Tu les as appelées immortelles…
      C’était bien fait pour elles…
      Mais le lilas tu l’as appelé lilas
      Lilas c’était tout à fait ça
      Lilas… Lilas…
      Aux marguerites tu as donné un nom de femme
      Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur
      C’est pareil.
      L’essentiel c’était que ce soit joli
      Que ça fasse plaisir…
      Enfin tu as donné les noms simples à toutes les fleurs simples
      Et la plus grande la plus belle
      Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
      Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
      A côté des vieux chiens mouillés
      A côte des vieux matelas éventrés
      A côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
      Cette fleur tellement vivante
      Toute jaune toute brillante
      Celle que les savants appellent Hélianthe
      Toi tu l’as appelée soleil
      …Soleil…
      Hélas! hélas! hélas et beaucoup de fois hélas!
      Qui regarde le soleil hein?
      Qui regarde le soleil?
      Personne ne regarde plus le soleil
      Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
      Des hommes intelligents…
      Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière
      Ils se promènent en regardant par terre
      Et ils pensent au ciel
      Ils pensent… Ils pensent… ils n’arrêtent pas de penser…
      Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes
      Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées
      Les immortelles et les pensées
      Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets
      Ils se traînent
      A grand-peine
      Dans les marécages du passé
      Et ils traînent… ils traînent leurs chaînes
      Et ils traînent les pieds au pas cadencé…
      Ils avancent à grand-peine
      Enlisés dans leurs Champs-Élysées
      Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire
      Oui ils chantent
      A tue-tête
      Mais tout ce qui est mort dans leur tête
      Pour rien au monde ils ne voudraient l’enlever
      Parce que
      Dans leur tête
      Pousse la fleur sacrée
      La sale maigre petite fleur
      La fleur malade
      La fleur aigre
      La fleur toujours fanée
      La fleur personnelle…
      …La pensée… »

      Jacques Prévert

      • Comme c’est étrange! J’avais programmé la publication de ce poème – sous forme d’un montage vidéo fraichement réalisé – cette semaine à venir. Vous ayant lue, je ne pouvais que précipiter le mouvement. J’ai donc fait ma publication à l’instant, avant de vous répondre. Vraiment étrange!

    • Ayant répondu au second de vos commentaires, me voilà plus libre de répondre au premier.
      Je ne suis pas doué et je crois que vous êtes simplement passée à travers cette phrase sans la saisir, ce qui peut volontiers se comprendre. Voici ma modeste explication : L’homme doté d’une certaine spiritualité ne peut que ressentir du mépris, confronté à l’épaisse vulgarité de son temps. La force de ce mépris est telle qu’elle est comparable à une passion, par définition violente.
      La spiritualité est sans nul doute une composante majeure de la personnalité de Baudelaire ; elle apparaît sans économie aucune dans toute sa poésie. Pour exemple ce merveilleux poème :

      « Élévation »

      Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
      Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
      Par delà le soleil, par delà les éthers,
      Par delà les confins des sphères étoilées,

      Mon esprit, tu te meus avec agilité,
      Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
      Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
      Avec une indicible et mâle volupté.

      Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
      Va te purifier dans l’air supérieur,
      Et bois, comme une pure et divine liqueur,
      Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

      Derrière les ennuis et les vastes chagrins
      Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
      Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
      S’élancer vers les champs lumineux et sereins;

      Celui dont les pensers, comme des alouettes,
      Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
      – Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
      Le langage des fleurs et des choses muettes! »

      Nous voilà bien proches des expressions orientales de la spiritualité.
      A vous lire!

      • je comprends mieux cette pensée et elle m’étonne un peu – pas de Baudelaire mais de vous-. Non, je ne ressens pas du mépris pour la vulgarité mais de la peine. Je me dis qu’on peut aller si haut avec l’élégance du cœur. Je crois qu’il y a des blessures cachées derrière le masque de la vulgarité, comme une vengeance par la bassesse de ne pas appartenir au monde de la beauté. Enfin, quelque chose comme cela…
        Je suis heureuse que nous ayons pensé à ce poème en même temps et là, ça ne m’étonne pas de vous ! Très belle soirée, Lélius, et merci pour toute cette beauté.

  2. J’espère que vous ne me prenez pas pour un saint!!! (rires) Et je voudrais que vous ne me croyiez pas naïf.
    Il y a aussi des blessures cachées sous la révolte et la passion de certaines valeurs. Si vous excusez ou justifiez les faiblesses du vulgaire et les inéluctables violences qu’elles suscitent, il vous faut également accepter la force de la réaction contraire qu’elles provoquent. Le débat est énorme et ô combien actuel.
    Voici une phrase qui devrait toutefois nous réunir, comme la coïncidence de ce poème de Prévert. J’en ignore l’auteur : « Tolérez mon intolérance! ».
    A bientôt!

  3. Merci encore Lélius pour cette pensée de Baudelaire que vous avez fait votre et qui est arrivée à point nommé dans mon existence. Evidemment, je rejoins Christian sur les possibilités et les ouvertures de l’élégance du coeur mais je crois qu’il faut garder une sorte de hargne néanmoins. j’aime beaucoup cette phrase dont vous ignorez l’auteur . Et sur ce thème, de l’intolérance, j’aime ce poème plus léger et ô combien d’actualité de Norge: http://helenablue.hautetfort.com/archive/2013/01/22/crime-et-chatiment.html

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